Marie-Joe Abi-Nassif, mezzo-soprano et avocate, conjugue rigueur et sensibilité dans un parcours international entre Beyrouth, Paris et New York. Photo fournie par Beirut Chants
Elle est la preuve absolue que les contrastes les plus marqués peuvent s’épouser. Marie-Joe Abi-Nassif, mezzo-soprano, est avocate de formation. Le monde du droit, éloquent mais pas forcément poétique, manquait de souffle lyrique pour cette jeune femme à la détermination que rien ne freine.
Au premier regard, on a l’impression de voir Amal Clooney en format réduit. La ressemblance est frappante, et les deux femmes ont en commun leur parcours d’avocate. Elles se sont d’ailleurs croisées dans les couloirs de Columbia, où l’une était enseignante et l’autre étudiante.
Marie-Joe Abi-Nassif a grandi au Liban, mené ses études de droit à l’USJ avant de rejoindre Assas pour la suite de son cursus.
« J’ai commencé à chanter avant même de parler », confie Marie-Joe, sous l’impulsion de parents soucieux de lui transmettre une formation musicale, l’initiant au piano avant de l’inscrire au Conservatoire national. Mais la voix ne figurait pas encore au registre des apprentissages lorsqu’elle s’installe à Paris et décide d’approfondir l’art lyrique auprès de la soprano Micaela Mingheras. Après quelques exercices de vocalise, son potentiel s’impose avec évidence, et on l’encourage à développer cet instrument singulier.
Marie-Joe Abi-Nassif entame alors un compagnonnage décisif avec Denis Dubois, chef de chant à l’Opéra de Paris, devenu au fil du temps un proche conseiller auquel elle accorde une confiance totale dans la construction de son approche artistique.
Et puis, un jour, elle décide de prendre ses deux valises et d’aller à l’aventure à New York, où elle réside depuis. Les opportunités se présentent, et elle amorce son parcours professionnel chez Latham & Watkins LLP avant d’intégrer le prestigieux cabinet international Kirkland & Ellis LLP, où elle exerce dans le domaine des fusions et acquisitions. En parallèle, elle affine son travail vocal au sein de l’Evening Division de la Juilliard School – aujourd’hui Juilliard Extension –, programme de formation continue proposant des cours de danse, de théâtre et de musique à New York.
C’est là qu’elle croise une figure majeure de l’opéra : la légendaire soprano Virginia Zeani. À l’écoute de son timbre, celle-ci l’incite à franchir un seuil déterminant et à se consacrer pleinement à l’opéra. Sans hésiter, Marie-Joe traverse l’Atlantique pour étudier les rôles et affiner sa technique sous le regard attentif de son mentor. « Je pense que j’étais l’une de ses dernières étudiantes. Elle était déjà nonagénaire, m’a énormément encouragée et prise sous son aile. »
Aujourd’hui, ses professeurs se trouvent à Bologne, et elle partage son temps entre New York, Paris, l’Italie et le Liban, entre autres destinations. Lorsque ses obligations d’avocate l’empêchent de voyager, elle poursuit son apprentissage en ligne, sans jamais y déroger malgré un agenda particulièrement dense. « C’est une activité passionnante qui exige une disponibilité permanente, et la conjuguer avec mon autre vocation, la musique, qui demande parfois de s’isoler, de réfléchir, voire de méditer, n’est pas chose aisée, mais je m’y astreins », précise-t-elle.
Le socle commun de ses deux univers repose sur une exigence profonde, inscrite au cœur de sa personnalité. « La musique et l’opéra me gardent en vie ; ils me relient intimement à l’âme, aux valeurs humaines, à la culture, sans lesquelles je me sens incomplète en tant qu’entité. »
Les collaborations artistiques se multiplient avec des figures de premier plan : Thomas Bagwell du Royal Danish Opera, Gianluca Marcianò du Serbian National Theatre, Deborah Birnbaum du Metropolitan Opera, Francesca Pedaci du Conservatoire de Bologne ou encore Nicoleta Conti. Son répertoire témoigne d’un attrait pour des rôles denses et contrastés : Carmen dans Carmen, Dorabella dans Così fan tutte, Sesto dans La Clemenza di Tito, Cherubino dans Le Nozze di Figaro, Charlotte dans Werther, Romeo dans I Capuleti e i Montecchi, Mignon dans Mignon, Stephano dans Roméo et Juliette, ou encore Erika dans Vanessa.
En décembre 2016, le public du Carnegie Hall découvre l’ampleur de son talent lors d’un programme solo accompagné par Thomas Bagwell. Peu après, sur recommandation de la présidence de la République française, elle est conviée à chanter pour la fête nationale. En 2018, ses soirées musicales à la Salle Cortot, à Paris, ainsi que ses concerts à l’Opéra de Varna et à la Radio nationale bulgare confirment son rayonnement au-delà des frontières, avant une apparition au palais présidentiel libanais avec l’Orchestre philharmonique du Liban.
Son itinéraire se poursuit avec des rôles marquants, de Zelatrice dans Suor Angelica avec le New York Lyric Opera à Dorothée dans Cendrillon au Miami Music Festival, en passant par Ježibaba dans Rusalka et Cecilia March dans Little Women au Trentino Music Festival. Plus récemment, elle a offert une soirée musicale en l’église Saint-Joseph de Beyrouth, accompagnée par Denis Dubois.
Acclamée sur les grandes scènes mondiales, Marie-Joe Abi-Nassif est aujourd’hui à Beyrouth à l’invitation de Beirut Chants. Initialement prévue en 2024, la soirée a été reportée pour les raisons que l’on connaît. Elle se tiendra le 23 décembre à 20h à l’Assembly Hall de l’AUB, où elle sera entourée de l’Orchestre de chambre libanais, sous la direction du père Toufic Maatouk, dans un programme allant de Mozart à Elton John, avec des pièces arrangées par le chef d’orchestre, compositeur et pianiste italien Alberto Maniaci.
Marie-Joe Abi-Nassif incarne cette alchimie rare entre exigence et sensibilité, rigueur et élan intérieur. De ces femmes qui semblent nées sous une bonne étoile, avec tout pour elles, et qui jamais ne considèrent leurs acquis comme définitifs. Et, pour ne rien gâcher, elle cultive une simplicité de contact et surtout l’humilité de ceux pour qui la réussite n’est jamais un cadeau tombé du ciel, mais l’aboutissement d’un engagement constant et d’un labeur exigeant.




Que de talents ! l'art lyrique mais aussi le droit et de surplus le courage Le Liban a de la chance de voir avancer ainsi des citoyens réfléchis et responsable : BRAVO
20 h 29, le 23 décembre 2025