À l’église Saint-Garon de Gemmayzé, Emanuel Graf (violoncelle) et Teo Gheorghiu (piano) en concert dans le cadre du festival Beirut Chants. Photo Ihab Fayad/Beirut Chants
La musique de chambre, c’est un peu comme la poésie : un domaine que l’on ne peut aborder qu’en état de grâce. C’est la musique à l’état pur, réduite à des structures plus resserrées, une discipline, une ascèse qui rebutent souvent par leur intransigeance. Mais pour bien des compositeurs – ne serait-ce que Beethoven, Schubert, Schumann ou Brahms –, quatuors, trios ou quintettes constituent le meilleur d’eux-mêmes.
C’est dans cet esprit d’exigence et de dépouillement que s’est tenu ce récital présenté en collaboration avec la délégation de l’Union européenne au Liban à l’église Saint-Maron de Gemmayzé, dans le cadre du festival Beirut Chants. Un écrin patrimonial propice à l’écoute attentive, pour une soirée consacrée aux grandes pages du répertoire romantique pour violoncelle et piano.
Les Cinq Pièces dans le ton populaire de Robert Schumann datent d’avril 1849. Clara Schumann joua cet opus 102 pour l’anniversaire de son époux, le 8 juin 1850, avec le violoncelliste dédicataire de l’œuvre. Elle se déclara « enchantée par leur fraîcheur et leur originalité ». S’il est un répertoire où l’on peut jouer sur son cœur et laisser libre cours aux pulsions de son âme, c’est bien celui-ci.
Le duo tourbillonnant Graf-Gheorghiu vibrait de tous ses sens dans ces Cinq Pièces dans le ton populaire, mettant à nu les tourments du compositeur. La délicatesse de l’articulation, la justesse de l’accentuation, le vibrato expressif et le dialogue très civilisé entre les deux instruments ne pouvaient que séduire. Seul bémol : le Vanitas vanitatum, pris dans un tempo peut-être un peu trop rapide.
Dans les Variations de Beethoven, WoO 46 – Werke ohne Opuszahl, œuvres sans numéro d’opus – une véritable osmose s’est opérée entre les deux interprètes. Un échange dépassant la simple entente mécanique et instrumentale pour atteindre la splendeur du timbre de l’archet. Les musiciens confèrent à cette partition virtuose une qualité de toucher et une noblesse d’expression remarquables, portées par un équilibre dynamique subtil entre clavier et violoncelle.

Tour à tour rêveuse et passionnée, la Polonaise brillante de Frédéric Chopin, ici transcrite par Leonard Rose pour violoncelle et piano, a donné lieu à une interprétation emportée. Le piano de Teo Gheorghiu s’y révèle sublime : immense accompagnateur, attentif et inspiré.
Curieux choix, ensuite, que cette Sonate pour violoncelle et piano de Richard Strauss. Œuvre d’un adolescent prodige, écrite à l’âge de dix-neuf ans, en 1883, elle invite à goûter les ardeurs juvéniles du jeune Strauss.
Assurément, c’est chez Brahms que le compositeur trouve son modèle le plus évident, lui empruntant l’essentiel de son langage. Mais cette imitation n’a rien d’un esclavage. Et si le second thème du premier mouvement évoque singulièrement Wagner, on perçoit déjà, dans l’éclat des oppositions et la vitalité de la partie de piano, l’annonce de Till Eulenspiegel ou même du Rosenkavalier.
De même, si tout le second mouvement rappelle le langage wagnérien et la Mort de Don Quichotte, toujours de Richard Strauss, le finale, avec son dialogue effervescent, ses demandes et ses réponses virevoltantes, dévoile le versant ironique et presque caricatural de bien des œuvres futures du compositeur.
Le violoncelle y chante et s’y amuse, et nos deux interprètes font baigner l’ensemble de l’œuvre dans une vie et un mouvement étourdissants. Ils y trouvent rapidement l’équilibre indispensable à Strauss, sous l’égide de la grandeur et du sentiment, dans une course dramatique déployant une vitalité tantôt ludique, tantôt festive.
C’est un violoncelle racé d’Emanuel Graf, accompagné au piano par les éclats sanguins de Teo Gheorghiu.
En bis, un moment d’émotion suspendue : El cant dels ocells de Pau Casals, offert comme une prière finale, intime et profondément humaine, dans le silence recueilli de l’église Saint-Maron.


