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Les ténèbres de la culture de soumission

Dans ses analyses faisant autorité de la culture de soumission dans les systèmes post-

totalitaires, l’écrivain et ancien président tchèque, Vaclav Havel, a décrit le mécanisme qui aboutit à faire de l’individu le gardien volontaire de sa propre servitude. Marqué par la stagnation bureaucratique, ce système ne repose plus sur un chef charismatique ou une foi idéologique, mais sur la stabilité d’un réseau de procédures automatiques et sur l’exécution mécanique de rituels symboliques dénués de sens. L’idéologie se transforme en simple mise en scène administrative, et le contrôle de la population remplace la terreur directe par une pression sociale diffuse, où l’ordre est garanti par l’autocensure et l’inertie.

Dans les régimes nationalistes arabes à dominante militaire, comme l’ancien régime syrien, la culture de la soumission était composite, mêlant la soumission intériorisée décrite par Havel dans les systèmes post-totalitaires et une peur du pouvoir nourrie par le culte du chef. Ces régimes reposaient sur un appareil coercitif particulièrement puissant, structuré autour des services de renseignements, d’une surveillance diffuse et d’une répression sévère. La menace permanente d’arrestations arbitraires, de disparitions ou de violences produisait une obéissance contrainte fondée sur l’anticipation du risque punitif, relevant ainsi de la domination traditionnelle par la peur et d’une conformité extrinsèque.

Avec le temps, cette peur institutionnalisée s’est cependant doublée d’une culture de conformité plus profonde. De nombreux comportements sont devenus routiniers et intériorisés : autocensure dans les conversations publiques et privées, adoption de signes formels de loyauté, évitement de toute initiative perçue comme défiance. Ces pratiques ne relevaient plus seulement de la contrainte immédiate, mais d’un ensemble de normes sociales incorporées structurant la vie quotidienne.

Ces sociétés manifestaient ainsi des traits de la culture de soumission identifiée par Havel, où l’ajustement au système devient un réflexe socialement intégré, au-

delà de la réaction à une menace explicite. Ce double registre – peur institutionnalisée et conformisme intériorisé – éclaire la capacité de ces régimes militaires à perdurer : la contrainte violente fournissait une base et un rappel constant, tandis que l’autocontrôle social assurait la reproduction quotidienne des comportements attendus sans recours permanent à la force. La soumission apparaissait dès lors comme un phénomène où se superposent domination coercitive et incorporation sociale des normes du régime.

Le confessionnalisme libanais est caractérisé par un mécanisme pervers qui engendre une double soumission de la population. Contrairement à une autorité centrale unique, cette dynamique force les citoyens à se soumettre à des oligarchies confessionnelles multiples, lesquelles maintiennent leur emprise sur leurs communautés par l’instrumentalisation de la crainte de l’autre. Cette mécanique repose sur la fragmentation du bien commun, où la survie de chaque communauté est définie comme le seul « bien » face à un pays perçu comme un jeu à somme nulle. Les dirigeants confessionnels, ces élites intouchables, justifient leur autorité par un argument coercitif, se présentant comme les garants indispensables de la survie de leurs communautés respectives. Toute critique adressée au chef est ainsi immédiatement criminalisée et présentée comme une trahison vitale face à la menace extérieure, rendant la dissidence intracommunautaire difficile et assimilant la soumission à une solidarité nécessaire. Bien que le système se présente comme un « partage du pouvoir », il pérennise des structures autoritaires internes, produisant des citoyens captifs de leurs communautés, entraînant une paralysie collective déguisée en « consensus » politique, tandis que le débat national est remplacé par le marchandage confessionnel.

Le pluralisme apparent qui s’exprime au sein de chaque confession ne parvient pas à dissoudre la culture de soumission structurelle ; il fonctionne plutôt comme un dispositif où la concurrence demeure confinée. Les différents courants intraconfessionnels, bien que rivaux, ne remettent généralement pas en cause le cadre confessionnel lui-même et se limitent à se disputer la représentation de la communauté à l’intérieur d’un contexte préétabli. Cette compétition interne engendre la « surenchère identitaire », poussant les factions à défendre de manière plus rigoureuse les « intérêts confessionnels » pour éviter d’être accusées de trahison par leurs opposants internes. De plus, la soumission est perpétuée par la reproduction des structures de pouvoir, les courants rivaux copiant souvent les mêmes modèles de patronage (zaamat), maintenant le Libanais dans une logique de dépendance clientéliste plutôt que dans celle de l’autonomie. Ces dynamiques sont consolidées lors des crises ou des menaces perçues ou guerres qui effacent temporairement les divisions internes, forçant la communauté à se resserrer autour de ses leaders et renforçant durablement le réflexe de soumission collective. En l’absence d’une alternative politique puissante et crédible organisée sur des bases transconfessionnelles, le choix des citoyens reste irrémédiablement confiné à ce champ. Même lorsque les citoyens sont critiques, ils votent souvent par pragmatisme pour protéger les droits confessionnels ou par simple résignation. Le résultat est un paradoxe saisissant : cette pluralité interne confère « l’illusion de la liberté » – offrant un choix entre différentes figures politiques confessionnelles –

tout en maintenant fermement la réalité de la soumission au cadre établi, illustrant la situation où l’on a simplement le choix entre plusieurs geôliers dans la même prison.

Un paradoxe cruel caractérise la violence politique symbolique : la soumission est transformée en vertu patriotique. Il s’agit d’une transformation psychosociologique fascinante où les populations les plus exploitées réinterprètent leur dépendance comme un sacrifice noble par inversion symbolique. Ce mécanisme est renforcé par l’investissement identitaire total, où critiquer le leader dévaloriserait l’unique capital symbolique des marginalisés. Psychologiquement, le déni agit comme une défense face à la douleur d’admettre l’exploitation ou la trahison. De plus, la rhétorique du complot externe exonère le zaïm de sa responsabilité. Cette logique de siège permanent, conjuguée à l’absence d’alternative concrète, confond la pensée critique avec la trahison politique suicidaire, démontrant comment les dominés finissent par adopter les catégories de pensée de leurs dominants. La seule issue pour briser cette dépendance réside dans l’alimentation d’une culture démocratique dont les semences germent bel et bien dans la société libanaise. Il est nécessaire de promouvoir l’autonomie citoyenne et d’organiser des alternatives politiques transconfessionnelles crédibles. Cela permettrait à la critique, actuellement criminalisée, de se muer en une force politique libératrice.

Père Salah ABOUJAOUDÉ, s.j.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Dans ses analyses faisant autorité de la culture de soumission dans les systèmes post-totalitaires, l’écrivain et ancien président tchèque, Vaclav Havel, a décrit le mécanisme qui aboutit à faire de l’individu le gardien volontaire de sa propre servitude. Marqué par la stagnation bureaucratique, ce système ne repose plus sur un chef charismatique ou une foi idéologique, mais sur la stabilité d’un réseau de procédures automatiques et sur l’exécution mécanique de rituels symboliques dénués de sens. L’idéologie se transforme en simple mise en scène administrative, et le contrôle de la population remplace la terreur directe par une pression sociale diffuse, où l’ordre est garanti par l’autocensure et l’inertie. Dans les régimes nationalistes arabes à dominante militaire, comme l’ancien régime...
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