Les lauréats de la 8e édition des Ateliers de l'Atlas. Photo Festival du film de Marrakech
La cérémonie de clôture et de remise des prix des Ateliers de l’Atlas du Festival international du film de Marrakech s’est déroulée dans le cadre bucolique du Beldi Country Club à Marrakech, et au milieu d’une myriade de cinéastes confirmés et en devenir. Un moment suspendu entre la naissance d’une idée et la production d’un film. Moins de tapis rouges, plus de doutes confiés entre confrères, sur des projets encore fragiles portés comme des promesses. C’est là la vocation des Ateliers de l’Atlas – véritable incubateur d’un cinéma arabe et africain en pleine mutation, qui, cette année, a témoigné d’une présence marocaine croissante. Chaque année, le cœur du festival bat aussi ici, dans ces échanges où des films naissent, se redessinent, s’affûtent sous le regard de mentors, de monteurs, de producteurs venus du monde entier.
Créés en 2018, les Ateliers de l’Atlas se sont imposés comme la plateforme professionnelle la plus dynamique de la région, un espace où l’on croit suffisamment aux histoires pour les aider à franchir le seuil le plus délicat : celui de la fabrication. L’ambition, elle, reste intacte : soutenir des cinéastes du Maroc, du monde arabe et du continent africain, à toutes les étapes de création – du scénario aux dernières retouches de postproduction.
Cette 8e édition, placée sous le parrainage du cinéaste roumain Cristian Mungiu, a rassemblé 28 projets triés sur 320 candidatures : œuvres en développement, films en tournage, travaux en montage, courts-métrages. Une cartographie dense, vibrante, calquée sur l’état du monde et dont le parrain n’avait qu’un seul conseil à adresser au public présent : « Ne développez pas trop, n’y passez pas autant de temps, soyez simplement authentiques. »
Le jury dédié à la postproduction, composé de Beatrice Fiorentino, programmatrice à la Settimana Internazionale della Critica, de Martin Gondre, vendeur international chez Best Friend Forever, et de Hania Mroué, fondatrice-directrice du Metropolis Cinema à Beyrouth, a distingué des œuvres portées par des voix affirmées : le nouveau film d’Asmae el-Moudir, celui de Laïla Marrakchi, mais aussi les projets d’Élisé Sawasawa et de Mohammad Hammad, chacun révélant une vision singulière de leur territoire et de leurs réalités.
Du côté du développement, le jury réuni autour de Karim Aitouna, producteur au sein de Haut les mains Productions, d’Ama Ampadu, responsable de la production et du développement au BFI Filmmaking Fund, et d’Olivier Père, directeur général d’Arte France, a mis en avant des projets venus du Mozambique, du Burkina Faso, de Palestine et d’Angola. Autant de récits en gestation, déjà porteurs de promesses, qui témoignent de la vitalité d’un cinéma en pleine mutation.
Une présence libanaise plurielle et vibrante
Cette année, la présence libanaise était plurielle, avec des cinéastes au parcours singulier, chacun explorant un pan différent de la réalité libanaise ou de l’exil, chacun portant une forme qui lui est propre. Leur énergie, souvent forgée dans un pays où l’on filme malgré tout, malgré le chaos, se retrouvait canalisée dans les horizons qu’ouvre cette section.
Il y avait d’abord Mounia Akl, qui revient après Costa Brava avec Hold Me (If You Want), un deuxième long-métrage de fiction en développement, qui traite d’une femme qui essaie de se créer un cocon idéal dans le chaos libanais et qui vit en complète dissociation de la réalité de son pays – réalité qui la rattrape dans un malaise nocturne jusqu’à la rupture totale. Discussions de montage, stratégies de production, travail sur le récit : on la retrouve telle qu’on la connaît, attentive, précise, intuitive, capable de transformer le chaos émotionnel en matière cinématographique.
Elle raconte qu’elle voulait s’éloigner des ténors du marketing pour entrer dans une bulle d’écriture et qualifie l’équipe des Ateliers de l’Atlas de « bienveillante dans un monde de requins ». « Ils sont tellement doués que je me suis dit que si je devais emmener mon idée quelque part, ce serait ici. Ce fut magnifique de pouvoir pitcher mon film, de raconter au monde l’histoire qui me plaît, de recevoir tellement d’amour et d’encouragement, et de décrocher des rendez-vous professionnels qui projettent l’image de ce que pourrait devenir le film. C’est très beau », lâche-t-elle.
Et ce soir-là, Mounia Akl ôtait sa casquette de réalisatrice pour porter celle d’actrice dans le film de Cyril Aris A Sad and Beautiful World, qui devait être projeté le lendemain.
À ses côtés, Vatche Boulghourjian dévoilait The Marches, son deuxième long-métrage depuis Tramontane, présenté à la Semaine de la critique. « Être à l’écoute de la manière dont les gens donnent voix à leurs expériences dans le cinéma est une manne d’inspiration. Et puis c’est fantastique de voir des gens mettre leur temps et leur énergie dans la lecture de votre projet et de pouvoir en discuter avec eux. Par ailleurs, il y a le côté pragmatique, à savoir les gens impliqués dans ce marché : des distributeurs, des producteurs, leur façon d’accueillir votre projet et la possibilité que vous avez de le défendre », précise Vatche Boulghourjian, qui ajoute que l’important dans le cinéma, c’est de raconter une histoire personnelle susceptible d’illustrer une réalité plus large.
« Il y a ici des voix et des perspectives très différentes, qui s’appuient toutes sur la même réalité et qui sont d’une qualité incroyable », poursuit-il.
Dans la section films en tournage ou en postproduction, Rami Kodeih a présenté Wolves, son premier long-métrage de fiction. Son univers, déjà remarqué à la Quinzaine des cinéastes et au BFI London Film Festival, gagne ici une nouvelle profondeur grâce aux sessions dédiées au montage, au son, à la couleur – ces étapes souvent invisibles mais déterminantes que les Ateliers de l’Atlas offrent la possibilité d’ajuster, de discuter, de peaufiner avant l’entrée dans le monde.
On retrouve aussi Michèle Tyan, monteuse passée pour la première fois à la réalisation avec Lueur grise, un film présent dans le segment postproduction. « J’adore le montage, mais j’ai toujours eu envie d’écrire un film. Il a toutefois fallu trouver le temps de le faire », raconte-t-elle. Ateliers et consultations ont ponctué son séjour, avant d’arriver au pitch d’un quart d’heure pour entrer dans cette catégorie. Un premier film, surtout lorsqu’il est en postproduction, est un moment de vulnérabilité pure. « Arriver là, pour nous, c’était déjà une super nouvelle, parce qu’on a rencontré pendant cinq jours intenses des gens très généreux, qui nous ont donné des conseils précieux – surtout qu’ils sont hors du contexte libanais », confie Michèle Tyan, en chœur avec sa productrice Sabine Sidawi, qui souligne qu’être dans les Ateliers de l’Atlas est bénéfique pour se positionner sur le marché et dans les festivals, et préparer la sortie du film.
Enfin, dans un registre plus audacieux, Michel et Gaby Zarazir arrivent avec Trip to Jerusalem, leur premier long-métrage – une fiction qui met en scène Mathilde, mère de 11 enfants et veuve au Liban pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle se bat contre l’occupation, l’Église et les lois de la physique pour conserver son toit. Les Ateliers de l’Atlas, pour le duo, sont un plus, et les rencontres professionnelles ouvrent les champs du possible pour achever le film. « L’atout majeur ici est la richesse des ateliers proposés, une réelle opportunité pour aborder tous les aspects du film, de la musique à l’affiche en passant par le montage – surtout que c’est un regard autre que libanais », déclarent les frères Zarazir, qui portent déjà la promesse d’un tandem atypique, capable de naviguer entre humour noir, absurde et observations sociales cinglantes.
Si elle est repartie bredouille, l’équipe libanaise est néanmoins ravie, et il va de soi que les films présents et sélectionnés ont une sérieuse chance d’être programmés dans les éditions à venir.
Dans un contexte où le cinéma libanais peine à trouver les structures nécessaires pour accompagner ses talents, mais où la scène refuse de céder, les Ateliers de l’Atlas sont devenus un lieu de respiration – parfois même un point de bascule.
Ce qui frappe, au fond, c’est que les cinéastes libanais ne viennent pas ici seulement pour recevoir : ils viennent dialoguer, échanger, tester des idées, confronter leurs visions à celles d’autres régions, d’autres luttes, d’autres urgences narratives.
En huit éditions, les Ateliers de l’Atlas auront accompagné près de 180 projets. Et c’est peut-être à partir de Marrakech que leurs films se construiront. C’est aussi peut-être là que, loin des projecteurs, se joue l’avenir du cinéma de la région .


