Le pape Léon XIV saluant la foule en papamobile, le 2 décembre 2025, lors de la messe en plein air à Beyrouth. Photo Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour
Un ultime salut de la main, un dernier sourire avant que la silhouette blanche s’engouffre dans l’avion. Le silence, inhabituel, recouvre le Liban ; on dirait une respiration suspendue. L’heureuse effervescence qui s’est emparée du pays pendant trois jours est doucement retombée, peut-être fleurira-t-elle comme la rose dorée déposée par le pape aux pieds de la Vierge Marie dans la basilique de Harissa, et répandra-t-elle le parfum du Christ.
Avec son regard empathique et son sourire de (saint) père affectueux, Léon XIV est venu à la rencontre d’un peuple qui l’a accueilli avec une ferveur, une joie et un enthousiasme imbattables, qui lui a offert son cœur et a mobilisé le meilleur de lui-même sans pour autant cacher ses plaies non cicatrisées, ses souffrances. Un « peuple fatigué » comme l’a souligné le patriarche maronite lors de la rencontre avec les jeunes à Bkerké, une nation qui doute d’elle-même. Une jeunesse qui ne s’est plus mobilisée depuis 2019, la fameuse thaoura, où elle avait crié sa colère et sa soif de changement. Depuis, cette génération qui avait réclamé des réformes vieillissait prématurément, désabusée et sceptique, les aspirations verrouillées par un système inique, soumise à des guerres récurrentes, à un effondrement des services publics, au vol de son épargne et celle de ses parents, et pour coiffer le tout, au cataclysme du port de Beyrouth. Trois générations de Libanais confrontés à l’impuissance, à la destruction, à l’exil attendaient le pape, le corps et l’âme couverts de bleus.
Léon XIV a entendu le cri des jeunes à Bkerké, et à Harissa, à l’Hôpital de la Croix et au port, celui des religieuses et des personnes laïques engagées auprès des plus faibles, des démunis, des migrants et des prisonniers, des malades, des blessés de la vie et des explosions de violence et des familles assoiffées de justice et de vérité. Il a non seulement touché du doigt ces blessures qu’on lui a tendues avec une sincérité émouvante, mais il y a plongé, il est descendu au cœur des meurtrissures comme le Christ au shéol le Samedi saint, et il a tendu les bras pour tirer ce peuple de sa torpeur, de son découragement.
Il y a trop longtemps que les Libanais n’ont pas vibré d’une joie authentique. Quelque chose de rare s’est joué sur le bord du précipice où nous vivons assourdis par les bruits de bottes et le bourdonnement des drones au-dessus de nos têtes.
Quelque chose qui a commencé à Annaya, un tête-à-tête entre le successeur de saint Pierre et Charbel, l’ermite du Liban, qui s’est transformé en un cœur-à-cœur avec le peuple libanais.
« Liban, relève-toi ! »
Je suis de la génération Jean-Paul II, qui s’était levée pour accueillir le pape du synode pour le Liban, il y a vingt-huit ans. Beyrouth portait encore les stigmates de la guerre. Une vague d’espoir immense avait déferlé sur nous ; elle avait soulevé la chape de plomb enserrant le pays, alors sous double occupation syrienne et israélienne. Le pape polonais qui avait fait tomber le mur de Berlin avait enjoint aux jeunes que nous étions, à Harissa même : « Faites tomber les murs (de la peur, de la haine et des dissensions), n’ayez pas peur ! » Notre génération fut celle de la révolution du Cèdre, en 2005.
Léon XIV a voulu entamer son pontificat par un voyage en Turquie et au Liban et un message d’unité aux chrétiens d’Orient, porté par le credo de Nicée. Ce qu’il a rencontré au Liban est allé au-delà de toute attente, la sienne, la nôtre. Les larmes d’émotion ont perlé dans les yeux maintes fois. La magie a opéré dans les deux sens. Il était aisé de percevoir chez le pape une joie identique à celle de ses hôtes ; elle s’est traduite par un visage rayonnant, une écoute attentive, une lumière dans le regard, l’éclat de cet Orientale Lumen qui illumine déjà son pontificat débutant. Face à tant d’amour reçu et donné, il n’était plus possible de rester cloîtré chez soi devant la télé pour assister frileusement à la messe du Saint-Père venu à notre rencontre. Une voix a murmuré : « Lève-toi, quitte ton fauteuil et sors le retrouver. »
Mardi 2 décembre, 8h du matin, le soleil tisse un arc-en-ciel dans le centre de Beyrouth, un signe. Des familles convergent vers un même point, le front de mer, mues par un même élan, un même sourire sur leur visage. Convertir les cœurs, désarmer les esprits, pour devenir des artisans de paix. Cela s’appelle metanoia, en grec, un mot utilisé par le synode pour le Liban réuni en 1995 par Jean-Paul II au Vatican.
Vingt-huit ans plus tard, Léon XIV a réussi à lever à nouveau cette lame de fond faite d’espérance active, de volonté d’aller de l’avant. Il nous a rappelé que nous sommes un peuple qui ne plie pas, qui aime la vie, qui a des racines aussi solides que le cèdre, et si le corps est couvert de blessures, il crie sa volonté de rester debout. « Liban, relève-toi ! » a-t-il lancé d’une voix forte, prophétique.
Ce qu’il laisse, au-delà de la capacité diplomatique de l’État du Vatican à œuvrer pour la paix, c’est la tendresse du père qui s’est penché pour essuyer les larmes de ses enfants, les prendre dans ses bras, consoler, écouter, prier pour et avec eux. Il a touché, sous l’écorce endurcie, le cœur glacé qui a fondu sous la chaleur de sa sollicitude. Ses paroles sont comme la lampe qui aide à reconnaître les traces de Dieu dans notre histoire et à voir « les germes invisibles qui ouvrent l’espérance dans la nuit. »
Grâce à lui, nous allons réapprendre à espérer, de cette « espérance qui ne passe pas », et à laisser place à nouveau à « l’émerveillement du cœur ».
Essayiste et romancière.

