Nabih Berry est sur le point de gagner son pari. Il ne voulait pas, tout comme Gebran Bassil et le Hezbollah, que la diaspora participe aux prochaines élections. Il sait que son vote lui sera largement défavorable, ainsi qu’à ses alliés. Alors, pendant des mois, il a tout fait pour le restreindre à six députés, afin de minimiser son impact, avant d’expliquer que les Libanais de la diaspora qui souhaitaient voter « n’ont qu’à venir au Liban » pour le faire. Résultat : à deux jours de la fin du délai des inscriptions, seulement 87 000 Libanais se sont enregistrés pour pouvoir voter depuis leur lieu de résidence, contre 244 000 lors du précédent scrutin. Autant dire que le vote de la diaspora, agité comme un chiffon rouge susceptible de faire sauter les législatives, n’en est plus vraiment un. À moins d’un bouleversement – des inscriptions massives lors des derniers jours ou une prolongation du délai comme le prévoit la loi qui a été envoyée aujourd’hui en discussion au Parlement –, même Nabih Berry n’aura aucun problème à ce que la diaspora vote pour les 128 députés depuis son lieu de résidence. Ceux qui en ont les moyens feront venir leurs partisans par milliers, voire par dizaines de milliers, pour l’occasion. Les autres, les indépendants, qui ne sont pas soutenus financièrement par une puissance étrangère, regarderont une nouvelle fois le train passer sous leurs yeux.
En 2022, à peu près la moitié des inscrits parmi la diaspora avaient voté, ce qui représentait 10 % de l’ensemble des voix, un chiffre non négligeable qui a eu un fort impact sur l’élection des 13 députés du changement. Quatre ans plus tard, le vote de la diaspora risque de représenter moins de 5 % des votants.
C’est pour éviter ce scénario catastrophe que L’Orient-Le Jour, média de la diaspora libanaise par excellence, vous appelle à vous inscrire massivement. Il suffit d’un clic, sur le lien suivant : https://diasporavote.mfa.gov.lb.
Pourquoi le faire ? Parce que le Liban ne changera pas sans vous. Parce que si l’on ne fait rien, il continuera de se déliter, et tout ce qui vous y lie, y compris les plus petites choses, finira malheureusement par disparaître. Parce que cela fait des décennies que l’on entend que nous n’avons pas notre destin en main, que tout se décide depuis l’extérieur ou que rien ne sert de voter puisque cela n’aura aucun impact, et qu’il suffit de voir l’état dans lequel le Liban est aujourd’hui pour se convaincre que cette logique est la pire de toutes. Plus on abandonne le Liban à son « destin » et moins il restera quelque chose de ce Liban. Oui, il y a de quoi être fataliste quand l’on connaît ce pays de près, ses réalités internes et géopolitiques et ses nombreux dysfonctionnements. Oui, ce n’est pas une élection, quelles qu’en soient les résultats, qui suffira à soigner toutes ses plaies. Oui, certains considèrent que toute la classe politique est pourrie jusqu’à la moelle – et on peut les comprendre –, mais certains sont malheureusement encore plus pourris que d’autres. Et en l’absence d’un engagement de la part des Libanais de la diaspora, il sera encore plus difficile de faire émerger de nouvelles figures.
Les élections sont en réalité le seul levier dont nous disposons réellement pour amorcer le début d’un changement. Le Liban demeure malgré tout un régime parlementaire, et ce Parlement est censé refléter les orientations de la majorité des Libanais et les rapports de force entre les partis politiques.
Il peut paraître absurde de parler de tout cela à l’issue d’une guerre qui n’a jamais pris fin et qui pourrait s’intensifier d’une minute à l’autre. Mais c’est justement pour éviter que ce genre de scénario se répète et pour que ceux qui nous ont conduits dans cette situation soient sanctionnés électoralement qu’il est crucial de voter.
Le scrutin pourrait ne pas avoir lieu. À cause d’une éventuelle guerre, mais aussi d’une volonté de la majorité des partis de le repousser pour des raisons qui leur sont propres. Mais le pire des scénarios serait qu’il ait lieu et qu’il aboutisse à une forme de statu quo, avec quelques changements à la marge – ce qui est le plus probable pour l’instant –, qui renforce l’impasse actuelle tant sur la question du désarmement du Hezbollah que sur celle de la mise en œuvre des réformes. Les principaux enjeux sont déjà connus. Les Forces libanaises vont-elles consolider leur statut de premier parti politique au sein du Parlement et renvoyer le Courant patriotique libre à celui de formation de second rang ? Les députés de la contestation vont-ils se faire balayer alors que le vent leur est désormais contraire ? Les opposants au Hezbollah parviendront-ils à effectuer une percée dans le bloc chiite en obtenant ne serait-ce qu’un siège sur les 27 aux mains de la communauté ? L’Arabie saoudite parviendra-t-elle à rassembler sous son égide un front sunnite morcelé depuis le retrait de Saad Hariri ?
Tout cela n’est pas sans importance. Mais n’est pas non plus le plus important à nos yeux. Si l’on veut vraiment que le Liban change, une seule question nous paraît essentielle : combien de figures à la fois souverainistes et réformistes, incarnant un projet pour le pays au-delà des appartenances communautaires, siégeront au sein du nouveau Parlement ? Moins elles seront nombreuses et moins elles seront réparties entre les communautés et plus l’on pourra répéter, sans grand risque de se tromper, que ces élections n’auront rien changé.


Nous sommes plusieurs à avoir essayé de nous inscrire pour voter y compris la famille du Canada sans y parvenir Et nous avons essayé plusieurs fois ?
20 h 01, le 19 novembre 2025