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Le Liban, entre discontinuités revendiquées et unité civique

« L’histoire n’est pas un destin, elle est une tâche. » (Paul Ricœur)

Dans une perspective articulant une relecture critique de la formation de l’État libanais – marqué dès l’origine par une dualité identitaire constitutive – et une analyse pragmatique du présent, où le Liban demeure un pays dont les différences communautaires ne sont pas seulement reconnues, mais aussi défendues ou revendiquées, Joseph Maïla, dans un article publié dans L’Orient-Le Jour le 1er novembre 2025, propose la décentralisation fondée sur l’accord de Taëf comme voie d’évolution institutionnelle. Selon lui, cette orientation pourrait conduire, « à terme, vers un régime de moindre centralisation, de fédéralisme gouvernemental de concertation et d’autonomie régionale ».

Dans un contexte marqué par la montée de discours prônant des reconfigurations territoriales et légitimant une géographie du « ne plus vivre ensemble », cette proposition se présente comme une alternative équilibrée entre le jacobinisme centralisateur et le fédéralisme fragmentaire. Elle permettrait au pays de préserver son unité tout en renforçant la responsabilité citoyenne à l’échelle locale. Une telle approche offrirait également une conception plus apaisée de l’identité nationale, fondée sur un vivre-ensemble renouvelé et un enracinement local consolidé.

Aux yeux de M. Maïla, il serait illusoire de chercher à définir l’identité libanaise à partir de critères classiques tels que la formation progressive d’un territoire national, l’apparition d’un centre politique unificateur ou l’existence d’un récit national fédérateur. Le Liban, rappelle-t-il, « reste un pays de particularités assumées et de discontinuités revendiquées ». Dès lors, sans prétendre résoudre la question identitaire dans toute sa complexité, l’évolution vers une décentralisation concertée contribuerait néanmoins à instaurer un climat politique et social plus serein. Elle ouvrirait la voie à une réflexion approfondie sur des enjeux structurels majeurs tels que le dépassement du communautarisme généralisé, le renforcement des droits civiques, ainsi que la consolidation de l’État et de la démocratie face aux féodalités politiques et aux réseaux de corruption. Dans cette optique, la proposition de M. Maïla serait une issue réelle, parce qu’elle favorise la participation démocratique locale, réduit la dépendance au confessionnalisme généralisé en renforçant les ancrages locaux civiques et ouvre la voie à une modernisation progressive de l’État sans rompre l’unité du pays.

Cependant, l’encadrement de la décentralisation, aussi équilibré et lucide soit-il, risque de s’enfermer dans une dynamique circulaire tant que le confessionnalisme demeurera la matrice structurante du système libanais. Entreprendre une réforme interne sans interroger le principe qui en assure la reproduction revient, en réalité, à prolonger le système sous d’autres formes, en en modulant les effets plutôt qu’en en transformant la logique profonde. En effet, tant que les appartenances confessionnelles continueront d’ordonner la représentation politique et de modeler les solidarités locales, toute réforme institutionnelle restera confinée à ce cadre normatif. Dès lors, la décentralisation pourrait reproduire, à l’échelle locale, les déséquilibres qu’elle se donne pour mission de corriger, générant une autonomisation fragmentaire qui reconduirait, sous des modalités renouvelées, l’impasse identitaire et politique du Liban.

Une décentralisation fondée sur l’accord de Taëf pourrait représenter une issue potentielle à l’impasse libanaise si elle faisait l’objet d’un encadrement s’inscrivant dans un projet politique global de refondation de l’État et de dépassement du confessionnalisme. Cette refondation repose également sur un point de départ concret, à savoir la fatigue croissante des Libanais face aux effets délétères du confessionnalisme et du système féodal confessionnel qui gouverne depuis des décennies. Ce rejet des pratiques clientélistes et communautaires constitue un socle populaire solide pour la construction d’un projet national unitaire.

Encore faut-il que cette réforme s’inscrive dans une vision politique d’ensemble où la décentralisation devient non pas une fin en soi, mais un instrument de réinvention du vivre-ensemble. Il convient toutefois de ne pas marginaliser le sentiment d’appartenance à l’État chez les Libanais, même si celui-ci reste encore confus et mêlé à des logiques communautaires. L’objectif est de transformer progressivement ce sentiment, en le consolidant à travers une culture civique partagée et des institutions transparentes, pour qu’il devienne le ciment d’une citoyenneté commune. Ce n’est qu’à travers un projet global de refondation de l’État, visant à dépasser les réflexes communautaires au profit d’une culture civique partagée, que la décentralisation pourra libérer pleinement son potentiel de transformation.

C’est pourquoi elle doit s’accompagner d’un encadrement institutionnel rigoureux garantissant la transparence, la reddition des comptes et la participation citoyenne, tout en favorisant l’émergence d’une nouvelle élite politique fondée sur la compétence, le mérite et la représentativité, et non sur l’allégeance communautaire. De telles réformes, appuyées par une éducation civique, des mécanismes de solidarité interrégionale et une culture de la responsabilité publique, permettraient de substituer à la loyauté confessionnelle une loyauté civique orientée vers le bien commun. Dans cette perspective, affirmer que le Liban « demeure un pays de particularités assumées et de discontinuités revendiquées » ne relève plus d’une fatalité historique, mais d’un état transitoire que peut contribuer à dépasser une décentralisation rigoureusement encadrée et politiquement orientée. Si elle repose sur un cadre juridique clair, des institutions transparentes et une logique de participation citoyenne, la décentralisation devient un instrument de transformation du pluralisme libanais en une diversité intégrée plutôt qu’en une fragmentation communautaire. Un tel encadrement permettrait de canaliser les particularismes dans un projet collectif où la citoyenneté prime sur l’appartenance confessionnelle. Ainsi, les discontinuités qui structuraient le Liban cesseraient d’être des lignes de rupture pour devenir des espaces de dialogue et de complémentarité, ouvrant la voie à une unité nationale démocratique et citoyenne. La décentralisation, loin d’accentuer le morcellement du pays, pourrait alors, si elle est correctement encadrée et finalisée, servir de levier à la refondation d’une culture politique commune, où la pluralité est reconnue sans être revendiquée, et où l’État retrouve sa légitimité à travers la participation équitable de tous ses citoyens.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

« L’histoire n’est pas un destin, elle est une tâche. » (Paul Ricœur)Dans une perspective articulant une relecture critique de la formation de l’État libanais – marqué dès l’origine par une dualité identitaire constitutive – et une analyse pragmatique du présent, où le Liban demeure un pays dont les différences communautaires ne sont pas seulement reconnues, mais aussi défendues ou revendiquées, Joseph Maïla, dans un article publié dans L’Orient-Le Jour le 1er novembre 2025, propose la décentralisation fondée sur l’accord de Taëf comme voie d’évolution institutionnelle. Selon lui, cette orientation pourrait conduire, « à terme, vers un régime de moindre centralisation, de fédéralisme gouvernemental de concertation et d’autonomie régionale ».Dans un contexte marqué par la...
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