Les artistes de « Carmen » en pleine représentation dans le cadre majestueux des temples de Baalbeck. Photo Mohammad Yassine/L'Orient-Le Jour
Présenté en avant-première jeudi soir dans une salle du complexe Grand Cinemas ABC Achrafieh, Carmen à Baalbeck, le documentaire de Jihad Mikhael, ne se limite pas à dévoiler les rouages du premier opéra produit par le Festival de Baalbeck, selon des standards internationaux. Le film embrasse surtout l’histoire d’un élan partagé – une passion, une ténacité, une obstination presque candide – qui a rassemblé plus de 250 artistes locaux et internationaux, décidés à chanter, danser et créer au nom de la liberté dans les temples millénaires de la cité du Soleil. Ces monuments, édifiés par des civilisations successives et inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, ont failli être anéantis pendant la dernière guerre israélienne contre le Hezbollah.
Tourné une semaine avant la première de l'adaptation libanaise de l'opéra de Bizet qui a eu lieu le 25 juillet 2025, alors que drones et frappes israéliennes visaient les villages du caza de Baalbeck-Hermel en dépit du cessez-le-feu instauré le 27 novembre 2024, le film capture l’atmosphère électrique des répétitions, les voix et les récits des artistes libanais, européens et sud-américains, mais aussi des membres du comité du festival. Tous évoquent cette « aura », cette « magie » – ou cette folie assumée – qui les a soudés autour d’une production porteuse d’un message de refus : refus de la peur, refus de la résignation, refus de l’effacement culturel. Une œuvre réputée exigeante techniquement, montée dans un des moments les plus fragiles de l’histoire récente du pays.
Les témoignages s’enchaînent : celui de Jorge Takla, metteur en scène de réputation internationale, revenu offrir « un cadeau » à son pays et au site où il a grandi ; celui du père Toufic Maatouk, à la direction musicale ; du créateur Rabih Kayrouz, chargé des costumes ; de l’artiste Nabil Nahas dont les toiles étaient projetées sur les colonnes et des membres du comité ; du chorégraphe brésilien Anselmo Zolla, sans oublier les musiciens de l’Orchestre de la Radio roumaine, le chœur de l’Université antonine et les quatre solistes français – Marie Gautrot (dans le rôle de Carmen), Julien Behr (incarnant Don José), Jérôme Boutillier (jouant Escamillo) et Vannina Santoni (endossant le rôle de Micaëla). Tous racontent leur rencontre intime avec Baalbeck, leur sidération devant le temple de Bacchus – lieu de célébration par excellence – et la manière dont ils ont mobilisé chaque fibre de leur créativité pour insuffler un souffle de fête dans une ville traumatisée.

Une profession de foi
L’histoire du tournage à elle seule est une profession de foi. Le jeune réalisateur, installé aux Émirats arabes unis, demande simplement l’autorisation de filmer les répétitions. Rien ne laissait présager que son documentaire, autoproduit avec le soutien de Fasila et de REDTV, capterait avec autant de sensibilité la dimension humaine du projet : ses vertiges, son rêve d’universel, son inscription dans une identité résolument libanaise. Ses entretiens – d’une précision discrète – privilégient l’expérience intérieure des artistes, leur relation au lieu, au territoire, à la mémoire, au désir de créer un geste artistique « mondial » sans renoncer à l’ancrage local.
À la projection, l’émotion est unanime : artistes, équipe technique, comité du festival, tous découvrent un film qui condense l’amour du collectif, la discipline, l’humilité et l’abnégation d’une équipe soudée, des plus modestes régisseurs aux signatures les plus célébrées.
Pour Jihad Mikhael, ce premier film dépasse la simple captation de coulisses : il devient un manifeste. Un geste adressé aux jeunes créateurs comme aux artistes confirmés. Un rappel que le théâtre, la musique et l’opéra peuvent encore surgir – avec panache – même lorsque le ciel est strié de drones.
À la sortie, les spectateurs – 4 500 pour cette production en pleine guerre – avaient le sentiment d’avoir assisté à une forme de résistance culturelle : l’affirmation que l’art reste un espace de partage capable de rivaliser avec la violence et l’isolement. Le documentaire connaîtra par ailleurs une nouvelle vie : il sera diffusé dimanche 16 novembre à 20h30 sur la chaîne RED TV (en français) et dimanche 23 novembre à 20h30, en arabe, prolongeant ainsi son message auprès d’un public plus large.
Cette aventure collective, cette énergie presque primitive qui parcourt le film, réactive le vieux magnétisme de Baalbeck, cette ville-temple qui fascina dieux, rois et armées. Elle résonne aussi avec les vers de Talal Haïdar, célébrant l’amour et la démesure de la « cité du Soleil » :
« Baal, celle que ton cœur aimait veut un présent pour le soleil : bâtis-lui Baalbeck…
Nous sommes descendus, et nous voulons y rester…
Change ta route, ô aigle : seuls les dieux traversent Baalbeck. »



