Eileen Hofer, journaliste et auteure de bande dessinée. Photo Michele Bloch Stuckens
À Genève, où elle réside officiellement, la question revient souvent : « Mais où est Eileen ? » raconte le journaliste Serge Michel, ami proche de l’artiste. Au Cambodge, au Chili ou dans les montagnes suisses, elle est rarement chez elle.
Ce jour-là, elle est à Beyrouth. Elle porte la frange de la parisienne branchée et occupe l’espace avec l’aisance d’une bourgeoise libanaise, le botox en moins. Trait de liner parfaitement symétrique et sourire jusqu’aux oreilles, elle a la tête de tous les emplois. Journaliste, photographe puis cinéaste en passant par le mannequinat, l’artiste suisse touche à tout mais sans demi-mesure.
Ses films, comme Horizontes (2015), pour lequel elle a parcouru Cuba pour raconter la vie d’Alicia Alonso, danseuse étoile devenue aveugle à la fin de sa carrière, ont concouru dans plus d’une centaine de festivals à travers le monde. « C’est un challenge que je me suis donné », évoque-t-elle à L’Orient-Le Jour » depuis la terrasse du cinéma Metropolis. Le défi ? « Cocher des cases » dans sa liste de choses à faire avant de mourir. Parmi celles-ci, faire du cinéma et voyager. « 115 pays » au compteur, annonce-t-elle fièrement.
Retour à Beyrouth
Suisse par son père, Turco-Libanaise par sa mère, Eileen Hofer évoque une forme d’apatridie heureuse héritée de son histoire familiale. En 1975, sa mère, alors enceinte d’elle, quitte le Liban pour la Suisse. « Quand on est enceinte, on construit en quelque sorte son nid, évoque-t-elle ; ma mère, elle, est partie subitement, elle a tout perdu. »
À Zurich, Eileen a été élevée par sa mère « à l’orientale » dans une Suisse « très protestante et très austère ». De là, sans doute, son besoin constant d’explorer d’autres horizons. Après une thèse sur le cinéma turc à Istanbul, elle devient journaliste, un métier qui lui permet d’allier curiosité et liberté de mouvement. Puis, à l’approche de la trentaine, elle se tourne vers le cinéma en autodidacte.
En 2009, après deux courts-métrages (5 to Five Kabul City en 2003 et Racines en 2008), elle tourne à Beyrouth Le deuil de la cigogne joyeuse, inspiré du départ précipité de ses parents au début de la guerre civile. Pour ce film, elle les réunit – vingt ans après leur divorce – autour d’une table. « Il fallait que je comble un vide, que je comprenne », dit-elle.
À la rencontre de l’autre
Eileen Hofer croit en la réincarnation, un détail révélateur pour quelqu’un qui semble avoir choisi de vivre mille vies en une. Son cycle cinématographique terminé en 2017, elle décide de reprendre ses stylos pour explorer une nouvelle technique de narration : la bande dessinée.
Un nouveau support, mais l’objectif reste inchangé. Eileen Hofer continue à raconter des destins exceptionnels en s’immergeant dans la vie de ses personnages, un héritage du journalisme, analyse-t-elle. Pour sa dernière bande dessinée Audrey Hepburn, sortie en 2023, elle a parcouru à pied les sommets suisses pour se mettre dans la peau de l’actrice.

Pour son prochain ouvrage prévu en 2027, elle s’est lancée sur les traces de la chanteuse chilienne Violeta Parra, dans un périple de 5 000 kilomètres à travers l’Amérique du Sud. « J’ai toujours eu besoin d’aller à la rencontre de l’autre, quel que soit cet autre », résume-t-elle.
À 49 ans, Eileen Hofer continue d’explorer le monde, mais cherche désormais un ancrage. Quand on lui demande où elle se voit dans cinq ans, elle répond vaguement : « Quelque part dans la montagne entourée d'animaux avec une bonne connexion internet. Peut-être dans la montagne en Suisse ou bien au milieu des plantations de thé au Sri Lanka, tant que c’est en pleine nature. »
Alors, où est Eileen ? Elle est là où le monde palpite, entre deux avions, deux cases cochées et deux regards qui se croisent : le sien et celui de l’Autre, avec une majuscule.



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