Olivier Rousteing salue le public à la fin du défilé Balmain pour la collection prêt-à-porter femme printemps-été 2026, dans le cadre de la Fashion Week de Paris, à Paris, le 1er octobre 2025. Photo Julien De Rosa/AFP
« Aujourd'hui marque la fin de mon aventure chez Balmain. Il y a seize ans, je me suis lancé dans cette aventure sans savoir ce que l'avenir me réservait. Quelle histoire extraordinaire cela a été : une histoire d'amour, une histoire de vie. Rien de tout cela n'aurait été possible sans ma famille de cœur, mon équipe, le groupe et toutes les personnes qui ont cru en moi dès le début. Comme toute histoire, celle-ci a aussi une fin. Merci pour votre soutien, votre amour et pour avoir vécu, saison après saison, cette belle aventure Balmain à mes côtés. Merci à Mayhoola pour son soutien et pour tous ces souvenirs qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Merci à mon équipe, sans laquelle aucune de ces incroyables aventures n'aurait pu exister. Je suis arrivé à 24 ans avec les yeux grands ouverts et la détermination de persévérer, toujours. Aujourd'hui, je quitte la Maison Balmain avec les yeux toujours grands ouverts, ouverts sur l'avenir et sur les belles aventures qui m'attendent, des aventures dans lesquelles vous aurez tous votre place. Une nouvelle ère, un nouveau départ, une nouvelle histoire. MERCI. » Tel est le message adressé à ses fans par Olivier Rousteing le 6 novembre 2025, faisant de cette date un tournant dans l’histoire de Balmain dont le nom rimait naturellement avec Rousteing.
Balmain avant Rousteing ? C’était de la poussière qui s’accumulait par à-coups, depuis le décès de Pierre Balmain en 1982. Une décennie de grâce avait suivi la fondation de la marque à Paris en 1945, 44, rue François 1er. Sous l’impulsion de son créateur, elle avait su séduire entre rigueur et modernité la clientèle féminine de l’après-guerre dont la montée en puissance exigeait une refonte du vestiaire, épaules marquées mais poitrine et tailles soulignées : force et féminité allaient de pair. Si les parfums de Balmain restent inoubliables (Jolie Madame, Vent vert), le prêt-à-porter a connu un parcours en dents de scie. Jusqu’en 1956, la gloire fut au rendez-vous grâce à la clientèle du Gotha et de vedettes hollywoodiennes telles que Marlène Dietrich ou Audrey Hepburn, mais aussi européennes : Brigitte Bardot, Sophia Loren. Depuis sa vente en 1977, la maison a vu se succéder avec plus ou moins de succès de grands directeurs artistiques dont les plus efficaces sur le plan commercial furent Peggy Huynh Kinh (1982), Oscar de la Renta (1992) et Christophe Decarnin (2006).
Mais c’est un tout jeune prodige qui va permettre à la belle insomniaque, en 2009, de prendre son véritable envol. Olivier Rousteing a 24 ans à peine quand il est engagé chez Balmain comme responsable de studio. Deux ans plus tard, il est promu directeur artistique. Il est le plus jeune créateur à occuper ce poste, avec Yves Saint Laurent. Après avoir fait ses études à ESMOD Bordeaux, il s’était dirigé vers le droit « pour faire plaisir à ses parents ». Il avait néanmoins tenté un stage chez Roberto Cavalli, à la faveur d’un voyage en Italie, et s’y était retrouvé créateur du prêt-à-porter. Cette aventure dure cinq ans, quand il est sollicité par Balmain pour assister Christophe Decarnin, lequel lui cède en 2011 la place de directeur artistique. Rousteing, né au cœur de la transition numérique, est un millénial dont la maîtrise des réseaux sociaux va fortement impacter le succès de la maison. Né sous X, adopté par ses parents bordelais à l’âge de 1 an, celui qui n’était encore qu’un inconnu devient une star de la toile, matérielle et virtuelle. Il est le « wonderboy » de Balmain, de la mode et de toute sa génération.
Sa vision opulente et inclusive reprend les codes du « power dressing » imaginés par Pierre Balmain au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, y ajoutant de nouveaux drapés et une abondance de brocarts. En juillet 2020, il invite la chanteuse Yseult à ouvrir son défilé pour les 75 ans de Balmain. On est en pleine pandémie de Covid-19 et il fallait inventer un événement particulier pour attirer les regards malgré l’arrêt de toute activité. Il habille Yseult d’une robe très blanche, très courte, très drapée, très structurée parce qu’elle veut de la « shape », avec une immense cape flottante (« je suis noire et je fais du 54 », s’amuse la jeune artiste qui s’attend à faire grincer dans les chaumières). Elle va traverser Paris sur le pont d’une péniche en chantant Corps, sa chanson fétiche. Olivier Rousteing dirige les essayages en blazer à double boutonnage et bermuda marine en se composant une petite chorégraphie de la joie, sautant de table en chaise. Quelques mois plus tard, en octobre 2020, alors qu’il se trouve chez lui, sa cheminée explose et le laisse grièvement brûlé, surtout au visage et sur le haut du corps. Il attendra quelques semaines et sa sortie de l’hôpital pour publier des photos de son corps entouré de bandages. Son dernier défilé pour le printemps-été 2026 de Balmain redéployait tout son vocabulaire, ce qui lui donnait un avant-goût d’adieu. Les vrais fans de Rousteing, sans le savoir, l’avaient pressenti.
Le critique de mode Maveric affirme ainsi à L'Orient-Le-Jour : « on sentait déjà une stagnation dans sa créativité ces dernières années. Ce qu’il nous a livré dernièrement était bien en deçà de ce qu’il avait l’habitude de nous proposer. Mais surtout c’était lors du dernier défilé où je l’ai vu comme déconnecté, absent — il était là sans être là. Une mélancolie se dégageait de lui. Mais peut être était-elle libératrice ? Je l’observais faire des photos avec les invités, et je m’étais penché à l’oreille de mon ami pour lui dire que je sentais qu’il n’en avait plus pour longtemps pour Balmain. Je sais qu’il saura nous surprendre à nouveau car c’est une personne de grand talent ! »
Au seuil de la quarantaine, l’enfant prodige de la mode décide de changer de direction, quittant la maison où il a déployé ses sortilèges pour une aventure qui reste à annoncer.


