Georgina Rizk à l’hôtel Phoenicia en 1971. Photo tirée du compte Instagram @oldbeiruthleba
Il m’invite à passer quelques jours chez sa famille, dans la petite commune du sud de la France où il a grandi. C’est de là qu’il vient. C’est là que sont implantées et que se déploient les racines de son arbre généalogique. Là où ses parents sont nés, ont poussé, se sont rencontrés puis se sont mariés. Là, aussi, que ses grands-parents ont fait leur vie. Il me fait voir leurs maisons aux décors inchangés et où, désormais, ils vieillissent paisiblement. Il me montre l’hôpital où il est né. L’école publique où il a été, et où, avant lui, son père a fait ses classes. Intacts, là pour toujours. Il m’emmène dans un restaurant en bord de mer que sa famille fréquente depuis trois générations. Le même, inchangé. Il m’indique ses repères familiers, le PMU du quartier, la boulangerie, la piscine municipale, le vieux cinéma, tous ces lieux qui composent le paysage de sa jeunesse et où ses parents, comme lui, ont laissé un pan de leur mémoire.
Lorsque M., son papa et sa maman m’évoquent leurs souvenirs dans cette petite ville d’Occitanie, il n’y a aucune mélancolie, aucun regret, pas l’ombre d’une douleur. Pour ces Français, le passé est tout simplement un lieu sûr, protégé, préservé. Un temps où l’on peut revenir à tout moment parce qu’il existe encore. La nostalgie est pour eux un concept étranger. Un sentiment qu’ils ne semblent pas connaître. Je les regarde parcourir leurs albums de famille, parler de ces endroits d’avant que M. m’a fait découvrir, et je suis frappé par leur capacité à remuer le passé avec humour et légèreté, presque négligemment. Je suis presque impressionné par la simplicité, la facilité de leur rapport au passé. C’est sans doute parce que je viens d’un pays où il nous est impossible d’aborder le passé sans que cela ne réveille en nous une blessure, sinon cette même et incurable nostalgie.
Des mondes engloutis
Du plus profond de mon enfance, du plus loin que je me souvienne, à chaque réunion de famille, à chaque repas du dimanche, à chaque Noël, ou simplement à chaque fois que je passais un moment avec mes grands-parents ou des personnes plus âgées, leurs histoires « d’avant » se déversaient par automatisme, presque comme un réflexe. Ce passé était le lieu permanent de toutes leurs conversations. Ce passé les avait certes abandonnés, mais, à la fois, étrangement, il continuait de les habiter. Y repenser dans l’espoir d’y revenir était leur obsession et, en même temps, un exercice difficile, laborieux, douloureux. Ils pouvaient se rappeler d’un rien de cette époque, l’odeur des vestiaires au Saint-Georges, le vertige d’un premier joint derrière un buisson du Coral Beach, le tintement des chaînes en or dans les Souks de Beyrouth, la couleur des parasols du Phoenicia ou celle de la moquette du Holiday Inn, la voix de Joe Diverio aux Caves du Roy, le goût du mille-feuilles chez Granita ou la texture des sièges du théâtre Piccadilly, et un « akh » de complainte, de regret, venait invariablement clore la phrase.
De ce supposé âge d’or, ils ne s’étaient jamais remis, ils n’avaient jamais guéri. Plus tard, je découvrais les mêmes symptômes chez la génération de mes parents, pris entre la nostalgie de l’avant-guerre dont leurs souvenirs sont aussi imprécis que précieux, la nostalgie des années de guerre dont ils jurent que c’était « mieux que maintenant » et l’amertume du présent. Longtemps j’ai interrogé ce regret constant de ce qui était, cette incapacité à se libérer du passé, cette impossibilité d’avancer dont souffrent les générations qui nous ont précédés. Et ce n’est qu’en 2020, lorsque la crise économique et puis que le 4-Août avaient englouti en un rien de temps le monde de ma jeunesse, et qu’à mon tour je découvrais pour la première fois ce que c’est que d’assister à la disparition de son passé, que le comportement des plus vieux faisait tout d’un coup sens. Quand on est libanais, ce sentiment ne se réduit pas à une idéalisation d’un temps révolu, à dire « c’était mieux avant. » Notre nostalgie contient de la colère, et puis, surtout, de la déception. Celle qui nous frappe quand on réalise que tout ce qu’on pensait éternel fout le camp sous nos yeux, et pour rien.
Ce qui est et ne sera plus
Au fil du temps, les Libanais construisent des mondes, avec des rêves, des envies, des promesses d’avenir. Puis à chaque fois, immanquablement, ces époques et ces choses qu’ils pensaient intouchables se sont délitées sans bruit. Et c’est peut-être pourquoi la nostalgie est devenue pour nous un devoir, une mission.
Le seul pouvoir que l’on ait pour sauver le peu qu’il reste de nos mémoires ravagées. Alors quand nos grands-parents ne peuvent s’empêcher de replonger dans le passé, ce n’est pas parce que « c’était mieux avant », non. C’est leur manière de résister, de se réapproprier ce qui leur a été arraché. Et quand nos parents n’arrêtent pas de ressasser les mêmes histoires d’antan, c’est parce que sans eux, sans leurs histoires, il ne resterait plus rien de ces époques pulvérisées. De génération en génération de Libanais, nous avons été chassés de nos propres maisons. Nos albums photos, nos repères, des paysages comme des visages, ont tour à tour cessé d’exister sans qu'on ne s’en rende compte. À chaque fois, toujours, ce qui était n’a plus jamais été. Et aujourd’hui, ma génération sait que ce qui est ne sera peut-être plus jamais. Il reste donc cette incurable nostalgie, seulement ça, pour faire durer le souvenir d’un pays dont on se demande chaque jour si demain, il existera encore.




Monsieur Khoury ne ferait il pas une petite dépression nerveuse ? D'ailleurs c le lot de la majorité des libanais, il y a de quoi devenir schizophrene dans ce pays... La bonne nouvelle c'est que ça se soigne : cachets pour un effet rapide, ou immigration mais c beaucoup beaucoup plus long, sans garantie de résultats ?
21 h 59, le 03 novembre 2025