Alexandre Gurita et Ricardo Mbarkho, artistes invisuels, à l'ALBA. Photo Carol Hobeika
« L’art invisuel est à l’art ce que la physique quantique est à la physique », avance Alexandre Gurita, dans une tentative d’explication adressée aux esprits trop cartésiens. « Et la collection d’art invisuel que nous lançons depuis Beyrouth n’est pas une collection d’œuvres physiques, mais une collection d’archives documentant des pratiques artistiques », précise-t-il.
Artiste (autoproclamé) invisuel, ce Français âgé de 56 ans est également le directeur-fondateur de l’École nationale d’art de Paris (ENDA) et le directeur de la Biennale de Paris (créée en 1959 par André Malraux, liquidée en 1986 et rachetée par Gurita en 2000 ). Ex-sculpteur, il dit avoir expérimenté de nombreuses formes artistiques avant de réaliser que « tout a été fait et refait ». Estimant que sa créativité s’en trouvait entravée, il décide alors d’abandonner totalement la production d’œuvres d’art en 1998.
La même année, il rencontre le Libanais Ricardo Mbarkho, alors étudiant à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (ENSBA). Ensemble, ils vont expérimenter entre 1998 et 2001 de nouvelles approches artistiques qui aboutiront plus tard à l’art invisuel. Un art « sans œuvres, sans expositions, sans curateurs et sans marché » qui s’accorde avec l’orientation de « recherche-création » que privilégie Ricardo Mbarkho. Lequel, devenu aujourd’hui directeur de la recherche et du Centre de recherche et de création à l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA, Université de Balamand), poursuit en parallèle un travail de « théorisation des conditions et des mesures esthétiques, économiques, politiques et sociales d’un art qui s’affranchit de l’idée de l’œuvre, du public et du contexte ».
Privilégiant donc, depuis leur rencontre à Paris, une démarche « qui interroge la possibilité même de l’art dans un monde saturé d’images et de formes », leur pratique engage un changement de paradigme et remet en question l’idée établie de l’art visuel comme lieu de création. « L’art visuel est mort d’épuisement depuis longtemps », affirment les deux artistes qui défendent un art « qui ne se situe plus dans l’œuvre, mais ailleurs ».

Ni peinture, ni sculpture mais une Journée du taboulé
À titre d’exemple, la Journée du taboulé créée par Ricardo Mbarkho en 2001 et consacrée depuis comme une célébration nationale par le ministère du Tourisme est de l’art invisuel, assurent-ils. Un art qui redéfinit le rôle du taboulé dans la culture libanaise et met en lumière l’évolution de sa signification dans un contexte contemporain. « Un art qui ne produit plus d’objets mais crée les conditions mêmes de l’art à travers une réflexion à la fois philosophique et profondément actuelle », souligne Alexandre Gurita. Qui, pour sa part, assure faire des événements de sa vie une œuvre d’art « avec certificat de dépôt à la clef : mon état d’esprit, mon corps, mes relations, et même mon mariage ».
Ainsi, l’art invisuel n’est plus une œuvre d’art matérielle ou même immatérielle. « Elle n’est ni peinture, ni sculpture, ni installation, ni performance, ni environnements immersifs... » énumèrent-ils. Avant de citer à l’appui l'historien de l'art Éric Monsinjon, pour qui « l'art invisuel se définit par ce qu'il n'est pas : pas de production, pas de promotion, pas de propriété intellectuelle et pas d’économie. Ce qui revient à dire que, potentiellement, tout peut être de l'art invisuel. Et que les pratiques de cet art sont inscrites dans le réel au point qu’on ne peut pas toujours les distinguer de ce qui les entoure ».
Un art du futur ?
À l’heure où la création, menacée par l’IA entre autres, cherche de nouveaux langages pour exister, Alexandre Gurita et Ricardo Mbarkho semblent décidés à changer les règles du jeu artistique. À cet effet, ils s’apprêtent à lancer à Beyrouth « la première collection d’art invisuel au monde » qui sera hébergée par le Centre de recherche et de création de l’ALBA, pour être facilement accessible aux étudiants en arts. Tout comme ils donnent une conférence d’introduction à cet « art sans œuvres », ce vendredi 31 octobre, à 18h, à Zico House, Hamra.
Une introduction nécessaire pour expliquer un concept qui reste quand même difficile à appréhender pour le commun des mortels. Même si Alexandre Gurita, l’inventeur, en 2004, du terme « art invisuel » rappelle que sa démarche rejoint, d’une certaine façon, celle d’André Malraux, ancien ministre français de la Culture, qui avait créé, dans les années cinquante, la Biennale de Paris pour proposer « un lieu de rencontres et d’expérimentation des nouvelles modalités d’un art du futur ».
À signaler que l’événement s’inscrit dans le cadre de la Résidence d’art invisuel d’Alexandre Gurita à Zico House (26 octobre au 3 novembre 2025), en collaboration avec Artemed et l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA – Université de Balamand).
*« Introduction à l’art invisuel » par Alexandre Gurita et Ricardo Mbarkho chez Zico House, Hamra, à 18h. Entrée libre.


