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« L’Orient des écrivains » : notre édition spéciale 2025 - lorient des ecrivains 2025

Rencontrer Beyrouth, par Hemley Boum

Née au Cameroun, étrangère au Liban mais pas à ses ressortissants, la romancière reconnaît dans ses compagnons d’exil la fierté fragile et la nostalgie qui l’habitent.

Rencontrer Beyrouth, par Hemley Boum

Hemley Boum a souvent fréquenté des Libanais, de la cour de récréation jusqu'à l'âge adulte. Photo envoyée par l'écrivaine.

Je ne suis jamais venue au Liban. Malgré tout, dans l’avion qui me mène à Beyrouth, j’ai le sentiment d’aller vers un lieu familier. Je ne me suis pas imaginé le Liban non plus, mais j’ai lu, beaucoup discuté. Ma connaissance du pays vient des Libanais d’Afrique. Je suis née et j’ai grandi au Cameroun, j’ai vécu dans plusieurs pays africains, ces Libanais-là sont inscrits dans un paysage, un quotidien.

Nous avons fréquenté les mêmes écoles, les mêmes cours de récréation, je les ai croisés partout dans ma vie d’adulte, il y a eu des amours, des mariages, des enfants, des intérêts économiques communs, des liens indéfectibles. J’ai rencontré des Libanais dans les exploitations forestières les plus reculés du Cameroun, qui parlaient la langue du village, avaient épousé une femme du lieu et juraient que Yaoundé ou Douala étaient déjà insupportablement urbains pour eux. Ils avaient trouvé leur lopin de terre promise et avaient bien l’intention d’y vivre, d’y être enterrés, d’y demeurer toute l’éternité.

Pas une famille ou deux, mais des communautés entières présentes là depuis plusieurs générations, si longtemps que lorsque nous nous croisions à Paris ou ailleurs, nous revenions automatiquement à l’argot de la rue, les musiques de l’enfance, les souvenirs et les saveurs qui nous reliaient. Si longtemps qu’en présence d’un Libanais d’ailleurs, l’Afrique affleure, jamais loin de nos conversations, de nos connivences.

Entre nous, il est rarement question du Liban comme du cœur d’un triangle de feu vers lequel converge l’avidité du monde. Il n’est pas question non plus des trahisons, des colonialismes, ni des engagements, des raisons qui ont poussé les Libanais à venir de si loin, en nombre si important. Les discussions, les liens du quotidien ne ressassent ni ne se racontent, ils s’expérimentent. Nul besoin de tant de détails pour entrevoir le chemin ancien, escarpé de lutte et d’évasion ; une forme de violence aussi, envers soi et contre les autres. Seul comptait ce sentiment spécifique qui lui aussi se passe de mots et que j’apprendrai à reconnaître en chaque exilé : la fierté fragile de celui qui a survécu, intrinsèquement liée à son sentiment de culpabilité ; la nostalgie de ce qui aurait pu être ; l’inconfort, le déséquilibre viscéral qu’il y a à habiter un monde où sans trêve l’espace vital est menacé. La place pour laquelle on continue de lutter à l’intérieur de soi et dans le monde.

Dans notre précédente édition

Le Liban, ma femme, mon fils, année zéro

Les trajectoires intimes disloquées par les intérêts géopolitiques qui éparpillaient les Libanais sur les sentiers du vaste monde, je ne les ai découvertes que bien plus tard. Lorsque j’en ai croisé ailleurs que chez moi, sur des routes, des frontières, d’autres terres que les nôtres, j’ai constaté que là aussi, dans tous ces ailleurs, ces autrement, ils mettaient un point d’honneur à apprendre la langue, l’accent, les intimités de l’autre.

Peut-être est-ce une façon d'apprivoiser l’exil, espérer en faire un voyage ; peut-être que l’on ne peut s’attacher à une autre géographie, l’élire sienne et l’habiter pleinement que si nous appartenons sans l’ombre d’un doute à un autre lieu, quelque fracturé qu’il soit. Peut-être est-ce une réponse à la question que nous nous posons sur nos géographies éparpillées, les trajectoires qui nous habitent quand, de notre plein gré ou contraints, « nous demandons la route », pour reprendre la terminologie ouest-africaine.

Car les lieux en souffrance ne sont pas forcément des lieux de souffrance. Ils portent nos déchirements, nos défections autant que nos luttes, nos joies, nos souvenirs et le désir de n’en rien sacrifier. Ce n’est pas parce que l’on part que l’on n’appartient plus. Il est parfois nécessaire de s’éloigner pour sauver la possibilité de l’attachement encore, de l’engagement encore, de l’amour peut-être. Qu’installe l’exil dans la mémoire collective d’un peuple ? Si tant est qu’il existe une mémoire collective, un instinct que nous partagerions tels des oiseaux migrants sur des milliers de kilomètres en quête du lieu inscrit dans leurs gènes, celui vers lequel ils reviennent toujours, de partout.

Hemley Boum, romancière, a obtenu le Prix des 5 continents de la Francophonie en 2025. Dernier ouvrage paru : Le rêve du pêcheur (Gallimard, 2024).

Je ne suis jamais venue au Liban. Malgré tout, dans l’avion qui me mène à Beyrouth, j’ai le sentiment d’aller vers un lieu familier. Je ne me suis pas imaginé le Liban non plus, mais j’ai lu, beaucoup discuté. Ma connaissance du pays vient des Libanais d’Afrique. Je suis née et j’ai grandi au Cameroun, j’ai vécu dans plusieurs pays africains, ces Libanais-là sont inscrits dans un paysage, un quotidien.Nous avons fréquenté les mêmes écoles, les mêmes cours de récréation, je les ai croisés partout dans ma vie d’adulte, il y a eu des amours, des mariages, des enfants, des intérêts économiques communs, des liens indéfectibles. J’ai rencontré des Libanais dans les exploitations forestières les plus reculés du Cameroun, qui parlaient la langue du village, avaient épousé une femme du lieu et juraient...
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