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Les pudeurs de l’incontournable


Des quatre pays frontaliers d’Israël, deux, l’Égypte et la Jordanie, sont depuis des décennies déjà, signataires de traités de paix formels avec celui-ci. Bien que régie par un pouvoir islamiste, la Syrie de l’après-Assad est en pourparlers directs, et nullement secrets, avec l’État hébreu en vue d’arrangements dits sécuritaires ; elle n’exclut guère, par ailleurs, de rejoindre un jour les accords d’Abraham forgés par l’Amérique de Trump. Petit dernier du quatuor, le Liban, pas encore remis d’une guerre dévastatrice, donne le sentiment d’en être encore à débattre du sexe des anges… ou des démons, au choix. Faut-il absolument ainsi discuter avec l’ennemi israélien ? Dans l’affirmative vaut-il mieux s’y prêter en face-à-face ou seulement par messager interposé ? Et surtout sommes-nous en état de poser nos conditions de fond et de forme à la tenue d’une telle opération ?

La réponse à la première de ces interrogations ne fait pas l’ombre d’un doute, même pour les plus radicales des parties libanaises : oui, nous sommes bel et bien tenus de négocier. Et pas seulement pour ne pas faire figure d’oubliés à l’heure où la tendance au compromis déferle sur la région, comme s’en alarmait tout récemment le président de la République. Car ce n’est évidemment pas sa légendaire humanité qui peut porter Benjamin Netanyahu à cesser ses sanglantes et quotidiennes agressions et à évacuer notre territoire. Ce que s’évertuent en fait à nous faire comprendre le Premier ministre israélien – et avec lui les États-Unis, les poids lourds arabes et les organismes financiers mondiaux – est tragiquement clair : le sang libanais va inexorablement continuer de couler, tout espoir de reconstruction ne sera que chimère aussi longtemps que l’État n’aura pas entamé des réformes, désarmé le Hezbollah et entrepris de pacifier sa frontière sud.

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Pour salutaire qu’ait été son initiative, Joseph Aoun a cependant veillé à ne prendre le taureau que par une corne en caressant parallèlement, dans le sens du poil, les sensibilités locales liées au persistant tabou qui entoure tout contact avec l’ennemi. En rappelant aux esprits la délimitation de la frontière maritime avec Israël réalisée avec l’aide du médiateur américain Amos Hochstein, le chef de l’État a en effet paru favoriser des pourparlers indirects, du moins jusqu’à nouvel ordre. Ce faisant, le président risque toutefois de s’être lui-même lié les mains dans la perspective de pressions extérieures allant sans cesse crescendo en vue d’échanges plus intimes. Au demeurant, même cette option médiane n’est pas encore assez pour la milice qui, par la bouche de ses proches, exige en préalable de toute discussion un illusoire arrêt du matraquage ennemi. Or, compte tenu des très claires dispositions de Tel-Aviv, appuyées par de vastes manœuvres militaires en Haute-Galilée, n’est-ce pas ainsi condamner le Liban à la saignée permanente ? Et n’est-ce pas précisément dans les moments de haute urgence, où même les dérisoires velléités de riposte sont hors de question, qu’on se résout à parlementer pour éviter le pire ?

Ces lignes ne se veulent en aucun cas un plaidoyer pour une quelconque pax israelica ou hebraica imposée de force. Il reste qu’à l’instar de tout autre État, le Liban est en droit, a même le devoir, d’œuvrer à la sécurité et au bien-être de ses fils. Bien plus prodiguement que la plupart des pays arabes, le Liban s’est acquitté de son tribut à la juste cause des Palestiniens, et c’est son existence même qui est désormais la toute première de ses priorités. Davantage que tout autre, il mérite de survivre dans ses frontières reconnues, en tant qu’unique modèle de pluralisme dans une partie du monde où l’on a trouvé moyen de faire s’affronter les prophètes d’un même Créateur.

Ce n’est pas avec des amis – mais des ennemis – que peut être décidée la répudiation de la guerre ; maintenant que ce fait élémentaire est largement admis, il est à craindre que la faune politique locale se perde pour en d’interminables querelles sur les avantages et inconvénients des négociations directes ou indirectes : ici interaction et feedback en temps réel, sans trop de malentendus et quiproquos attendant clarification, et là refus obstiné, quasiment émotionnel, de toute promiscuité avec un voisin coupable, sur notre sol comme à Gaza, de nombreux crimes de guerre.

Les seules discussions du premier type jamais survenues en trois quarts de siècle de conflit auront conduit à l’éphémère accord du 17 mai 1983, conclu dans la foulée d’une invasion israélienne parvenue jusqu’à Beyrouth. Ce traité de paix sans le nom, prévoyant une évacuation totale du sol libanais, une coopération sécuritaire et l’ouverture de points de passage à la frontière, avait été violemment combattu par l’occupant syrien et ses alliés, ce qui contraignait alors Beyrouth à le dénoncer moins d’un an plus tard. Il est juste de rappeler en revanche que les tractations indirectes n’ont pas davantage produit d’arrangements durables. Le plus catastrophique est que nul ne se doutait qu’au fil des épisodiques cycles de guerres, d’occupations et de retraits, les enchères ne cesseraient fatalement de monter: qu’à chaque nouveau round notre pays se retrouverait invariablement avec moins d’atouts en mains et moins de jetons pour miser. La preuve ? Ce n’est plus seulement un no man’s land démilitarisé qu’exige Netanyahu, mais un Sud libanais largement dépeuplé, la bande frontalière se voyant transformée en zone exclusivement industrielle ; ainsi le veut l’impitoyable loi des aventures foireuses, et aussi des occasions ratées.

Aspirer à la paix sans pour autant l’assumer haut et clair, est-ce encore possible par les temps qui courent ? En revendiquer les bienfaits sans en accepter les vicissitudes, contraintes et autres révisions déchirantes, est-ce toujours jouable ? Entre realpolitik et surenchère, c’est peut-être la plus cruciale des frontières qu’il est devenu urgent de tracer.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com 

Des quatre pays frontaliers d’Israël, deux, l’Égypte et la Jordanie, sont depuis des décennies déjà, signataires de traités de paix formels avec celui-ci. Bien que régie par un pouvoir islamiste, la Syrie de l’après-Assad est en pourparlers directs, et nullement secrets, avec l’État hébreu en vue d’arrangements dits sécuritaires ; elle n’exclut guère, par ailleurs, de rejoindre un jour les accords d’Abraham forgés par l’Amérique de Trump. Petit dernier du quatuor, le Liban, pas encore remis d’une guerre dévastatrice, donne le sentiment d’en être encore à débattre du sexe des anges… ou des démons, au choix. Faut-il absolument ainsi discuter avec l’ennemi israélien ? Dans l’affirmative vaut-il mieux s’y prêter en face-à-face ou seulement par messager interposé ? Et surtout sommes-nous en...