Photo prise à l’école publique de Batroun — artiste : Emne Mroué. Avec l'aimable autorisation du BeMA
Bien avant de siéger dans ses propres murs, le Beirut Museum of Art (BeMA) trace depuis 2016 un sillon d’espoir et de beauté. À travers son initiative Creative Pathways (Parcours créatifs), développée en accord contractuel avec le ministère de l'Éducation, le musée s’attache à familiariser les élèves des écoles publiques avec l’art libanais, en s’appuyant sur les 3 000 œuvres de la collection nationale du ministère de la Culture placée sous sa protection.
Cette démarche inédite, conçue comme un modèle éducatif, est dirigée par Juliana Khalaf et Taline Boladian, codirectrices du BeMA, sous la direction artistique de Clémence Cottard Hachem. « C’est une formule qui connecte les enfants très vite », souligne Taline Boladian qui ajoute : « La réussite de ce modèle nous pousse à le faire évoluer et innover pour rester un pionnier dans le secteur. Cette année de nouveaux formats sont lancés, dont des séries d’affiches pédagogiques intitulées Toute une histoire / القصة كلها/ The Story Within, où une œuvre, un artiste, des histoires sont partagés recto et verso. Avec ces formats nous souhaitons toucher le plus grand nombre de classes possibles. »
L’art comme expérience vivante
Le principe est simple, mais le résultat est d’une richesse étonnante : chaque année scolaire, le BeMA choisit un thème inspiré d’une œuvre, d’un artiste libanais ou d’un ensemble d’œuvres de la collection nationale. En 2025, c’est la peintre et écrivaine Helen el-Khal qui est mise à l’honneur dans une exposition Creative Pathways prévue en novembre à Beyrouth, à la Villa Audi.
Des artistes contemporains sont invités à dialoguer avec le thème, à s’inspirer librement de détails techniques, émotionnels ou symboliques pour concevoir, sur plusieurs mois, des ateliers à destination des enfants de 9 à 12 ans. Ces ateliers, à la fois ludiques et formatifs, aboutissent à des créations collectives que les élèves présentent ensuite à leurs parents. Les enfants deviennent ainsi eux-mêmes des passeurs. Ils invitent leurs parents à regarder l’art, le leur et celui des artistes. « Nos artistes formés intègrent avec douceur et pertinence des éléments d’art-thérapie et de soutien psychosocial. À la fin, quelque chose change : les enfants pensent, ressentent et avancent comme une seule communauté », témoigne Rayane Raidi, responsable des programmes éducatifs du BeMA.
Chaque exposition reproduit une approche professionnelle et des standards expositionnels, où les enfants sont traités comme de véritables artistes. « Bien plus qu’un programme éducatif, Creative Pathways agit comme un catalyseur de dialogue et de rapprochement, démontrant que l’art a le pouvoir de relier les territoires autant que les sensibilités », souligne Maya Hage, directrice du département d’éducation du BeMA.
Le Beirut Museum of Art mise à cet effet sur la joie, la fierté et la responsabilité : apprendre à regarder une œuvre, à la respecter, ne pas la toucher, l’observer à partir d’une certaine distance ou à travers une loupe qui en révèle les secrets techniques, et enfin l’interpréter. « Nous construisons une culture de la culture », résume la direction du BeMA.

Un musée itinérant : les arts ambulants
L’initiative se déploie aussi à travers Unfolding Landscapes (Paysages mouvants), un programme d’expositions itinérantes qui décentralise l’art pour le rendre accessible à tous. Inspiré de la collection du ministère de la Culture, le projet se présente sous la forme de quatre malles-armoires scénographiées : de véritables minimusées ambulants, inspirés du traditionnel Sandouk el-Ferjeh et des cabinets de curiosités, éclairés et prêts à être installés n’importe où. La première escale a eu lieu à Beiteddine, avant de voyager vers d’autres régions du Liban, à commencer par Beyrouth.
« Quand on montre ce programme, on ouvre la boîte et il y a quelque chose de magique : tout est déjà en place, il suffit de la refermer et de partir ailleurs », explique Taline Boladian. Chaque itinérance reste deux à trois mois sur chaque espace d’exposition, accompagnée d’ateliers animés par des artistes et des éducateurs formés à cet effet.

Des ateliers au cœur de l’apprentissage
Le « Learning Department » – ou département d’apprentissage – du BeMA conçoit pour chaque déplacement un programme d’activités complet : ateliers d’expression plastique, pauses « thérapeutiques » de promenades dans la nature ou de libre expression artistique, jeux et supports pédagogiques. L’œuvre de l’artiste Bibi Zogbé, par exemple, guide les enfants dans des séances autour du paysage, de la nature et de la flore. Illustrant à la fois l’œuvre et son environnement naturel (fleurs, chardons, ciels, végétation), un nouveau format pédagogique, créé cette année par BeMA et intitulé « Toute une histoire », lui est dédié.
Ce dispositif prend la forme d’affiches réversibles où œuvres en grand format, histoires, jeux d’observation et propositions d’activations créatives viendront habiter/rayonner dans les salles de classe des écoles publiques.
Un kit pédagogique et un plan de cours sont également remis aux professeurs afin de prolonger l’expérience dans les classes, notamment durant les heures creuses. Le jeu “Taktak” (ou « Flip the Frame »), jeu de mémoire bilingue (arabe-anglais), lui aussi nouveau-né de l’année 2024, permet de développer un vocabulaire et une mémoire visuelle autour des œuvres de la collection du ministère et de leurs détails graphiques et plastiques.
Un réseau d’acteurs engagés
Le programme n’oublie personne : la directrice artistique du musée, Clémence Cottard Hachem, a, par exemple, conçu l’exposition Unfolding Landscapes sur une approche entièrement collective. En partenariat avec le British Council au Liban et le programme CATAPULT.visual’arts 2.0, des artistes émergents et des étudiants en arts visuels de l’Université libanaise ont été commissionnés pour produire de nouvelles œuvres en dialogue avec les œuvres historiques présentées. En collaboration avec le designer Kamal Aoun, ils ont également contribué au développement des boîtes-musées et à leur scénographie, soulignant ainsi la volonté d’inclure tous les niveaux de l’écosystème artistique : artistes, enseignants, étudiants, techniciens, dans la création de l’exposition et des programmes qui lui sont liés.
Le BeMA finance les déplacements des élèves des écoles publiques et veille à minimiser les coûts, afin que l’accès à l’art ne soit plus un privilège. « Nous voulons donner accès à tous, sans barrières ni distances », insiste la direction du musée qui se félicite d’avoir inspiré d’autres initiatives du même type à travers le territoire libanais.
Une mission nationale
À l’occasion de son dixième anniversaire, le BeMA relance avec énergie cette mission éducative. Sous l’impulsion de ses co-fondatrices Sandra Abou Nader et Rita Nammour, le musée vise à toucher dans un premier temps 100 écoles publiques sur les 1 000 que compte le pays, en coordination avec le ministère de l’Éducation. Une nouvelle stratégie sera annoncée prochainement, marquant un tournant : après dix années consacrées à concevoir le musée, tant sur le plan de sa construction physique qui s’annonce imminente que sur la préparation de ses programmes, il s’agit désormais de faire interagir les écoliers avec les œuvres et de les préparer à les aborder. « Chaque enfant doit pouvoir se souvenir d’un moment d’art dans sa vie scolaire », affirme la direction du BeMA : « Cela doit être la base, quelque chose de normal. »

L’art comme héritage partagé
Avec Creative Pathways, le BeMA ne se contente pas d’éduquer : il tisse des liens entre générations, régions et disciplines. Il invite à relire le paysage libanais, physique et intérieur, à travers la peinture, les panoramas, la flore et la mémoire. Il met à la portée d’un public non initié l’esthétique et l’histoire des 3000 œuvres d’artistes libanais du ministère de la Culture confiées à ses soins.
Dans un pays où l’accès à la culture demeure fragile, cette initiative dessine un futur collectif où l’art devient un langage commun. « Nous voulons disséminer cet héritage et le partager avec tous. C’est ainsi que naissent la fierté et la joie d’appartenir à une culture » , insiste la direction du BeMA. Clémence Cottard Hachem affirme par ailleurs : « Soutenir et défendre le pouvoir transformateur de l’art et de la culture, initier des autonomies intellectuelles et émotionnelles, tel est l’objectif de cet engagement continu depuis plus de huit ans et soutenu sur le long terme. » Ce premier programme public illustre avec force la vision et la mission du BeMa depuis sa création.



Thank you OLJ for a very inspiring story. So glad to know an innovative arts program showcasing Lebanese art is being integrated in the curriculum at public schools. Hopefully, this will help uncover artistic talent among students and will some of them to pursue an arts degree.
08 h 05, le 21 octobre 2025