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Nos lecteurs ont la parole

L’intelligence artificielle bouleverse les règles du jeu... et l’éducation est appelée à se réinventer

Depuis mon engagement dans le domaine technologique il y a plus de trente ans, je n’ai jamais cessé d’appeler à une révision profonde des fondements de l’éducation. J’ai très tôt perçu les limites du modèle traditionnel basé sur une transmission verticale des savoirs, et j’ai plaidé pour une approche plaçant la gestion de l’apprentissage au cœur du processus éducatif.

À titre d’exemple, lors de ma participation au deuxième congrès arabe des directeurs d’école intitulé « Nouvelles perspectives dans la gestion scolaire », tenu à l’hôtel Riviera à Beyrouth en juillet 1991, avec une large représentation des pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, j’ai souligné l’importance de repenser le rôle de l’école face aux bouleversements technologiques majeurs.

À cette époque, les centres de loisirs ont commencé à offrir un accès à internet aux élèves qui en étaient privés dans leurs établissements scolaires. Cela les a poussés à fréquenter ces lieux pour effectuer les recherches exigées par leurs enseignants. Ce contexte a contribué, de manière spontanée, à enrichir leurs connaissances, en leur permettant de découvrir des sources d’informations complémentaires en dehors du cadre scolaire traditionnel. J’avais alors mis en garde contre la poursuite de cette tendance sans encadrement pédagogique, afin d’éviter qu’on en vienne à dire que « les centres de loisirs instruisent et les écoles divertissent ». C’est pourquoi la redéfinition du rôle de l’école est devenue une nécessité urgente, pour garantir que l’institution éducative demeure au cœur du processus de construction du savoir et ne cède pas sa place à des alternatives non structurées.

Aujourd’hui, cette transformation est plus urgente que jamais, face à l’irruption massive des technologies numériques dans les environnements éducatifs et à l’émergence de l’intelligence artificielle (IA), qui redéfinit les concepts cognitifs et pédagogiques pour les enseignants comme pour les apprenants. L’objectif n’est plus de transmettre des informations figées, mais de former des esprits capables de penser, de créer et de prendre des décisions avec discernement et responsabilité. Il s’agit de développer chez l’apprenant la capacité à construire le savoir, à le questionner et à l’adapter à sa propre réalité. Cette orientation pédagogique peut se traduire par diverses pratiques modernes et efficaces.

– L’apprentissage par projet : les élèves sont invités à résoudre des problèmes concrets en mobilisant des compétences variées. Par exemple, au lieu d’expliquer théoriquement les lois de la physique, on peut leur demander de concevoir un modèle technique comme une « miniturbine éolienne », leur permettant ainsi de découvrir les principes physiques par eux-mêmes.

– La classe inversée : l’acquisition des connaissances se fait en dehors de la classe (par le biais de vidéos ou de lectures), tandis que le temps en présentiel est consacré à la discussion, à la pensée critique et à la résolution de problèmes. Cette méthode favorise l’autonomie et stimule la réflexion analytique.

– La pédagogie de la recherche : l’élève devient chercheur de savoir, plutôt que simple récepteur. Il est guidé dans la formulation de questions, la collecte de données et l’analyse des résultats, ce qui renforce son esprit critique et approfondit sa compréhension.

– L’usage conscient de l’intelligence artificielle : il ne s’agit pas de remplacer l’enseignant, mais d’utiliser l’IA comme outil d’exploration. Les élèves peuvent interagir avec des modèles d’intelligence

artificielle pour formuler des hypothèses, puis sont invités à les vérifier par la recherche, ce qui développe leurs compétences en analyse et en évaluation. Ces approches replacent l’humain au cœur du processus éducatif, en tant que créateur et acteur critique. Elles constituent une réponse concrète aux défis posés par l’automatisation du savoir et par la montée en puissance des systèmes intelligents, qui tendent à simplifier la pensée et à uniformiser les réponses.

Il est temps de passer de la phase de « l’enseignement » à celle de « l’apprentissage autodirigé », où l’élève devient responsable de son propre parcours d’apprentissage, et non plus simple récepteur de connaissances. Pour réussir cette transition qualitative, il faut d’abord réformer les programmes. L’intégration de l’intelligence artificielle dans les curricula éducatifs n’est plus une option théorique, mais une nécessité pratique imposée par les mutations numériques accélérées. Cela peut se concrétiser par la conception de contenus pédagogiques interactifs, s’appuyant sur des outils d’IA pour analyser les performances des élèves, fournir des retours immédiats et personnaliser les parcours selon leurs capacités individuelles. Les enseignants peuvent également recourir à des applications intelligentes pour générer des questions adaptatives ou simuler des expériences scientifiques virtuelles, ce qui renforce la compréhension des élèves et stimule leur autonomie dans l’apprentissage. Cette intégration ne se limite pas à la technologie : elle exige une reconfiguration du rôle de l’enseignant et du contenu, afin de rendre l’éducation plus souple et innovante. Il est donc essentiel de reconstruire les programmes de formation des enseignants pour accompagner cette transformation. Ces programmes doivent reposer sur plusieurs axes fondamentaux.

– Une formation pédagogique axée sur la conception d’environnements d’apprentissage flexibles, qui encouragent la pensée critique, l’apprentissage autonome et collaboratif.

– Une formation technique à l’usage des outils d’IA en éducation, tels que les systèmes d’analyse des données des élèves, les applications de génération de contenus adaptatifs et les plateformes de simulation interactive.

– Le développement des compétences d’accompagnement et d’orientation, afin que l’enseignant puisse soutenir l’élève dans la construction de son propre parcours d’apprentissage, en lui fournissant des retours personnalisés qui renforcent son autonomie.

– L’intégration d’une dimension éthique dans l’usage des technologies, pour garantir une utilisation responsable et sécurisée des outils numériques.

Former l’enseignant de cette manière ne revient pas seulement à redéfinir son rôle, mais à lui donner les moyens de piloter un processus éducatif renouvelé, qui développe chez l’élève la capacité à penser de manière indépendante et à construire du sens dans un monde en perpétuelle transformation.

Youssef MALAK

Professeur en technologie

de l’éducation

à l’Université libanaise

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Depuis mon engagement dans le domaine technologique il y a plus de trente ans, je n’ai jamais cessé d’appeler à une révision profonde des fondements de l’éducation. J’ai très tôt perçu les limites du modèle traditionnel basé sur une transmission verticale des savoirs, et j’ai plaidé pour une approche plaçant la gestion de l’apprentissage au cœur du processus éducatif. À titre d’exemple, lors de ma participation au deuxième congrès arabe des directeurs d’école intitulé « Nouvelles perspectives dans la gestion scolaire », tenu à l’hôtel Riviera à Beyrouth en juillet 1991, avec une large représentation des pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, j’ai souligné l’importance de repenser le rôle de l’école face aux bouleversements technologiques majeurs.À cette époque, les...
commentaires (1)

Merci pour cette synthèse éclairante et qui fait le pari de l’innovation. Il faut dépoussiérer les programmes, les pratiques et les techniques pédagogiques

Chemla Yves

09 h 23, le 14 octobre 2025

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Commentaires (1)

  • Merci pour cette synthèse éclairante et qui fait le pari de l’innovation. Il faut dépoussiérer les programmes, les pratiques et les techniques pédagogiques

    Chemla Yves

    09 h 23, le 14 octobre 2025

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