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Nos lecteurs ont la parole

Ibn Khaldoun, la « asabiyya », le Liban et moi !

Il est des penseurs dont l’œuvre transcende les siècles, éclairant d’une lumière crue les convulsions du présent. Ibn Khaldoun, ce savant du XIVe siècle, n’a jamais foulé la terre libanaise, mais sa Muqaddima offre des clés d’analyse d’une étonnante actualité, pour ainsi déchiffrer la paralysie d’un État miné par la corruption et rongé par la passivité de son peuple. Ibn Khaldoun concevait l’histoire des sociétés comme un cycle régi par la vigueur ou la perte de la « asabiyya ». Les groupes humains soudés par une cohésion possèdent une énergie conquérante qui leur permet de bâtir des États. Mais une fois installés dans le pouvoir, le luxe et la complaisance, ils dissolvent progressivement cette solidarité. Alors, d’autres forces, animées d’une « asabiyya » intacte, surgissent et les renversent. Le diagnostic khaldounien est implacable : la décadence des sociétés ne provient pas tant d’ennemis extérieurs que d’un relâchement interne. La perte de l’esprit de corps précipite les États dans l’impuissance, rendant inévitable leur effondrement.

Chez nous, ce schéma prend des accents tragiquement familiers. Si la « asabiyya » fut jadis le moteur de la survie et de la résistance des communautés libanaises, elle s’est aujourd’hui dissoute dans l’indifférence et l’écroulement, condamnant l’État à n’être plus qu’une façade dépouillée, creuse et asséchée.

Le Liban moderne, né de l’indépendance en 1943, s’est construit sur une « asabiyya » composite : l’unité relative d’un peuple encore marqué par le souvenir du mandat français, l’ardeur des élites à consolider un État jeune et une société civile animée par une vitalité économique et culturelle enviée dans la région. Mais cette cohésion n’a jamais été totale. Dès le départ, le compromis confessionnel a substitué à une « asabiyya » nationale, une mosaïque de solidarités fragmentées, chaque communauté se repliant sur son clan, son chef son zaïm ou encore sa milice.

La « asabiyya » nationale n’a donc jamais atteint la densité nécessaire pour forger un véritable État. Et ce déficit initial s’est creusé au fil des décennies, aggravé par la guerre civile, les ingérences étrangères, puis les crises économiques et politiques répétées. Aujourd’hui, le Liban apparaît comme une construction vidée de substance, où l’esprit de corps s’est désagrégé au profit d’une logique de prédation généralisée.

Chez Ibn Khaldoun, le luxe et l’opulence sont les ferments du déclin. Dans le Liban contemporain, ce luxe ne se manifeste pas tant par la splendeur impériale que par la rapacité d’une classe politique qui a transformé l’État en butin. La corruption, devenue endémique, traduit l’effondrement de la solidarité publique : chacun se sert dans les caisses communes, chacun détourne les ressources, chacun protège son clan. Alors, au lieu de se mettre au service du bien collectif, les élites se contentent d’entretenir leurs clientèles confessionnelles, s’assurant leur fidélité par la distribution de faveurs. La logique de la « asabiyya », ici, n’est plus nationale mais microscopique : solidarité d’un chef avec son cercle étroit, contre la communauté plus large : l’État s’affaisse, incapable d’assurer les services les plus élémentaires tandis que la population s’enfonce dans la misère.

La révolte d’octobre 2019 avait semblé annoncer une résurgence de la asabiyya nationale, un moment d’unité au-delà des clivages confessionnels. Mais cette énergie a été rapidement neutralisée par la répression, les manœuvres politiciennes et la lassitude d’un peuple exténué. La « asabiyya » s’est dissoute dans le fatalisme : « Tous corrompus », « rien ne changera », répète-t-on avec une résignation amère. Le peuple, jadis porteur d’une vitalité culturelle incomparable, s’enferme désormais dans la survie individuelle, chacun pour soi, chacun pour sa famille.

Et, là où la « asabiyya » s’éteint, les forces étrangères s’engouffrent. Ibn Khaldoun soulignait que les dynasties affaiblies deviennent la proie de leurs voisins plus vigoureux. Le Liban, privé de cohésion interne, n’échappe pas à cette règle. Le pays est devenu un terrain de jeu pour les puissances régionales et internationales : l’Iran, l’Arabie saoudite, la France, les États-Unis et d’autres interviennent à travers leurs stations locales, prolongeant indéfiniment la paralysie politique. Et un État qui n’a plus de « asabiyya » nationale devient incapable de défendre ses intérêts propres. Il se contente de servir de relais aux intérêts des autres. C’est le destin malheureux du Liban : au lieu de constituer un acteur souverain, il s’est réduit à l’état d’espace disputé, objet de tractations et non sujet de son histoire.

Ce que décrit Ibn Khaldoun dans ses pages les plus sombres, c’est précisément notre situation : une société qui, ayant perdu son énergie collective, s’enfonce dans la décadence. Les signes en sont partout : les infrastructures en ruine, la fuite massive des cerveaux, l’exode des jeunes, l’atomisation sociale, l’absence de confiance dans les institutions. Le laisser-aller du peuple, qui préfère s’adapter individuellement plutôt que de se mobiliser collectivement, achève le tableau. Dans un pays où chacun se débrouille avec son générateur privé, sa citerne d’eau, son compte bancaire à l’étranger, l’idée même de bien commun a disparu. Sans bien commun, il n’y a pas de « asabiyya » ; sans « asabiyya », il n’y a pas d’État. Et une fois celle-ci détruite, la décadence est difficilement réversible. L’histoire, dit-il, suit un cycle inexorable.

Pour que le Liban sorte du cycle de l’effondrement, il lui faudra retrouver une forme de « asabiyya » nationale non plus confessionnelle, non plus clanique, mais civique. Une solidarité qui transcende les appartenances religieuses et familiales, et qui réactive le sens du bien commun. Sans cela, le pays ne pourra que s’enfoncer dans une lente agonie, jusqu’à ce qu’une force extérieure ou intérieure plus vigoureuse vienne balayer les restes de l’État actuel.

Relire Ibn Khaldoun aujourd’hui, c’est comprendre que la crise libanaise ne se réduit pas à une série d’accidents économiques ou politiques. Elle est l’expression d’une loi historique profonde : la disparition de la « asabiyya », ce ciment indispensable des sociétés. Le Liban, livré à la corruption de ses élites et à la résignation de son peuple, illustre tragiquement la vérité du diagnostic khaldounien. Un État sans cohésion, sans esprit de corps, n’est qu’une coquille vide, promise à la désintégration.

Reste la question : saurons-nous dans un sursaut d’unité réinventer une nouvelle forme de solidarité nationale ? Ou assisterons-nous impuissants à la chronique annoncée d’un effondrement que le grand penseur de Tunis avait décrit il y a des siècles ?

Je l’ignore, Ibn Khaldoun aussi !

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Il est des penseurs dont l’œuvre transcende les siècles, éclairant d’une lumière crue les convulsions du présent. Ibn Khaldoun, ce savant du XIVe siècle, n’a jamais foulé la terre libanaise, mais sa Muqaddima offre des clés d’analyse d’une étonnante actualité, pour ainsi déchiffrer la paralysie d’un État miné par la corruption et rongé par la passivité de son peuple. Ibn Khaldoun concevait l’histoire des sociétés comme un cycle régi par la vigueur ou la perte de la « asabiyya ». Les groupes humains soudés par une cohésion possèdent une énergie conquérante qui leur permet de bâtir des États. Mais une fois installés dans le pouvoir, le luxe et la complaisance, ils dissolvent progressivement cette solidarité. Alors, d’autres forces, animées d’une « asabiyya » intacte,...
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