Derrière le profil rugueux, comme taillé à la serpe, qu’on pourrait voir gravé sur une médaille, derrière les traits austères, les yeux pénétrants et le regard empreint de gravité posé sur le monde, le large front de penseur dégage indéniablement une certaine noblesse. Fidèle à la signification de son prénom arabe, Charif serait un noble, un « charif ».
Ce n’est pas de lignée aristocratique qu’il s’agit – aristocratie dont l’existence même est plus qu’incertaine au Pays du Cèdre – mais de ce qu’on appelle chez nous un « rassasié », « un fils de maison » : ce mélange indicible de bonnes manières, de courtoisie, d’indifférence aux biens matériels et d’élégant mépris pour l’arrivisme sous toutes ses formes.
Il est vrai qu’en Orient et dans les pays hasardeux comme le Liban, les coups d’État comme les coups du sort, les changements de régime comme les revers de fortune, les banqueroutes comme les déroutes politiques sont chose commune et que, plus que partout ailleurs, « rien n’est jamais acquis à l’homme ».
C’est précisément cette incertitude levantine de toutes choses, ces lignes mouvantes à l’infini, ces variations pouvant se transformer en séismes, dans le cercle intime comme dans la sphère publique, qui sont le fil conducteur de l’œuvre de Charif Majdalani.
En effet, comme une ritournelle lancinante, la trame de la gloire et du déclin, servie par une écriture ample et langoureuse, ne cesse de hanter l’œuvre romanesque de notre auteur : de son magnifique premier roman Histoire de la grande maison paru en 2005, en passant par Nos si brèves années de gloire (2012), son titre le plus explicite, Le Dernier Seigneur de Marsad (2013), jusqu’à Villa des femmes (Prix Jean Giono 2015) et Beyrouth 2020, Journal d’un effondrement (Prix spécial du jury Femina 2020), ce dernier ouvrage contant, sous la forme d’une chronique quotidienne, la lente descente aux enfers du Liban, sinistrement couronnée par l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020.
C’est que, né en 1960 dans une famille de la bourgeoisie grecque-orthodoxe aisée de Beyrouth d’un père émigré en Égypte où, « ayant tout fait en bon Levantin », il avait pu amasser une fortune confortable, revenu au Liban pour y ouvrir, dans la tradition des « bonnes familles » de sa communauté, des magasins de vente de tissus au centre-ville, Majdalani a eu le loisir de côtoyer, enfant, puis adolescent, les années d’or d’une société cosmopolite et festive. Comme il le dit, dans Le Nom des rois, son dernier roman présélectionné pour le Prix Goncourt 2025 : « J’habitais en ce temps-là un pays dont on se demande avec étonnement aujourd’hui s’il a vraiment existé. »
De ces soirées brillantes, Charif, encore adolescent, percevait déjà les échos étouffés. Ceux, joyeux, des invités de ses parents, « hommes d’affaires, concessionnaires automobiles, mais aussi banquiers palestiniens, industriels syriens et vieux aristocrates égyptiens, tous réfugiés au Liban après les grands exodes hors des pays environnants qui se vidaient de leurs élites économiques ». Tout ce beau monde se pressait au Casino du Liban où se produisaient Brel et Louis Armstrong, au Festival de Baalbeck pour écouter Louis Aragon et admirer le spectacle de danse de Merce Cunningham, et aux Caves du Roy pour dîner tout près de la table de Jean Cocteau dont, nous dit l’auteur, « ma mère admira le profil durant tout le repas ».
Pour autant, ce milieu social brillant n’a nullement donné au jeune Charif le goût des mondanités. C’est tout l’inverse qui s’est produit : notre héros a toujours choisi de s’évader dans les livres, encouragé en cela par une mère attentionnée et grande lectrice, malgré les espoirs de son père de le voir reprendre les rênes du négoce familial.
Privilégiant le passé glorieux sur un présent jugé trivial, vivant « dans la pourpre, au milieu des souverains aztèques et palmyréens, dans la folie des rêves d’Alexandre le Grand et de Napoléon », séduit par les épopées guerrières et la conquête des Empires, lorsque « d’un seul coup, le monde qui servait de décor à tout cela s’écroula, le bruit qu’il provoqua en s’effondrant me fit lever la tête et ce que je vis alors n’était plus qu’un univers de violence et de mort… Désormais, l’histoire se faisait sous mes yeux et je la trouvais moche, roturière et vulgaire ».
La montagne et l’écriture lui permettront de fuir la réalité d’une guerre fratricide sordide, n’ayant rien d’une épopée glorieuse : le village tranquille de « Massiaf » dans le Kesrouan, une montagne plus que jamais refuge, restée à l’écart des tumultes sanglants de la ville, et une écriture inimitable faite de phrases proustiennes longues, mais parfaitement intelligibles.
Une écriture « de funambule » mêlant le mythique et le romanesque à une trame de faits historiques réels, donnant au lecteur l’impression qu’il les connaissait déjà. Une écriture qu’on a pu aussi qualifier de « virile », ne décrivant jamais directement les sentiments de ses personnages ou leurs états d’âme, ne faisant jamais usage du « psychologisme » en vogue dans le roman actuel dans lequel s’enfoncent et se perdent les plus doués des écrivains français. L’influence de l’éducation réservée et rigoureuse d’une mère protestante, réticente à l’étalage de sentiments, jugé inconvenant ? Toujours est-il que par petites touches, comme un peintre impressionniste, Majdalani s’attache à relater les faits et gestes de ses personnages et leur parcours social, dégageant in fine indirectement certes, mais implacablement, la réalité de leur personnalité.
Une écriture que l’on peut aussi qualifier d’« habile », usant de subterfuges littéraires, tel le dialogue avec soi-même. L’auteur, pensant à voix haute, expose à son lecteur, devenu complice (co-auteur ?), les affres de l’écriture : les hésitations sur la démarche narrative à suivre, sur ce qu’il lui faut décrire ou taire, sur les diverses options qui s’offrent à lui. Une forme de « coquetterie » littéraire évitant à Majdalani de « casser » le rythme du récit, notre auteur étant, plus que tout, soucieux du rythme de ses phrases et de la musicalité de son texte. Une écriture, de ce fait, « musicale » qu’on lit comme on écoute de la musique dans laquelle tous nos sens seraient sollicités et conjugués…
Au-delà de sa carrière académique au Département de Lettres françaises de l’Université Saint-Joseph, de ses nombreuses contributions aux forums francophones du monde, de sa carrière de chroniqueur dans la revue L’Orient-Express fondée par feu Samir Kassir, dans L’Orient littéraire et dans le quotidien La Croix, de ses multiples succès et des prix littéraires reçus, Majdalani est resté ce jeune garçon réservé, rêveur, mais bien élevé.
Celui qui continue d’écrire tous les matins sur un étroit pupitre blanc d’écolier, puisant dans sa bibliothèque étrangement protégée par des portes coulissantes. Celui qui est devenu un père affectueux et l’époux aimant modèle de la belle et solaire Nayla, psychothérapeute à l’écoute bienveillante.
Sous cette image lisse, peut-être, des fulgurances et des échappées débridées. Comme ce choix surprenant d’une thèse sur Antonin Artaud, l’auteur du Théâtre et son double ( !), dont les nombreuses folies ont fait délirer l’écriture et l’art…
Si son extrême modestie pourrait laisser croire que cet écrivain talentueux serait, à la manière d’un Patrick Modiano, un anti-héros, le véritable héros de son œuvre est, en réalité, le temps. Le temps qui passe et emporte tout sur son passage…
Mais comme le dit Majdalani lui-même et le sage fatalisme oriental : « Qu’importe au fond, quand on se croit éternel, que rien ne dure »…
Charif Majdalani au festival
Beyrouth Rivages, vendredi 24 octobre à 20h, Métro al-Madina.
Lecture du Pays blanc, samedi 25 octobre à 16h30, ESA (Grande Scène).
Rencontre avec Charif Majdalani, dimanche 26 octobre à 15h, ESA (Agora).
Un café à Badaro, concert littéraire avec Albin de la Simone et Charif Majdalani, dimanche 26 octobre à 16h30, ESA (Amphithéâtre Fattal).
J’ai beaucoup offert les livres de charif Majdalani quand il était édité au Seuil. Et j’avais moi-même lu « Histoire de la grande maison ». J’y avais pris plaisir sans me laisser décourager par le style littéraire un peu chargé, une écriture que j’appellerai « français du Liban ». J’achèterai son nouveau livre et je croise les doigts pour qu’il décroche le Goncourt.
16 h 00, le 12 octobre 2025