Lorsque vous franchissez pour la première fois le seuil de son intérieur, ce sont ses livres qui vous accueillent. Vous sentez leur parfum fait de la poussière impalpable des jours et des lueurs fugaces des pages tournées au crépuscule. Ce sont eux les véritables maîtres du lieu.
Ni reliés pleine peau, ni artistement disposés, ils vont à l’essentiel. Car ce n’est pas d’une « bibliothèque » comme il en existe dans tout intérieur bourgeois qu’il s’agit. Courant sur des étagères neutres allant du sol au plafond et jusque dans la chambre à coucher, les livres sont les seuls personnages de la pièce et de ce qui s’y joue. Quant aux quelques sièges qui les entourent, ils ne sont là qu’en tant qu’outils de lecture, humbles serviteurs permettant de s’adosser un instant afin de trouver cette référence que Jad a citée et exprime mieux que quiconque…
Le moins averti des visiteurs de Jad Hatem s’aperçoit immédiatement que ce seul lieu ne saurait suffire à contenir tous les ouvrages qu’il possède. Il apprendra ainsi que, membres vivants de son univers, ses livres disposeraient, à eux seuls, d’une maison à la montagne. Dans l’air vivifiant des cimes du Mont-Liban, il semblerait qu’ils s’épanouissent, s’épanchent sur leurs non-dits, révélant librement les pages secrètes de leur vie tumultueuse.
C’est qu’aussi loin qu’il s’en souvienne, Jad Hatem a lu. Lu tout, sur tout, partout. Beaucoup, passionnément, à la folie, à la mort, effeuillant un à un les pétales irisés du savoir…
Et le miracle intemporel se produit : dans l’homme mûr qui se tient aujourd’hui devant vous, un homme d’une étonnante vérité, ne cherchant ni à faire beau ni à faire brillant, éternel jeune homme de 72 ans au regard curieux, comme perpétuellement étonné de la vie, aux lunettes rondes et aux cheveux blancs ébouriffés, dans celui qui a réussi le pari d’être vieux sans être adulte, vous n’avez aucun mal à reconnaître, au-delà de la démarche qui se fait un peu plus hésitante, le jeune lecteur assoiffé de savoir qu’il a dû être.
Fils aîné d’un juriste réputé, Chafic Hatem, directeur général du ministère de la Justice, mais aussi fin lettré, taquinant la muse, dans la mouvance littéraire de La Revue phénicienne de Charles Corm et d’Hector Klat, Jad Hatem, tout jeune, se plonge avec ravissement dans cet univers littéraire. Comment ne pas admirer un père qui vous fait découvrir Dostoïevski ?
Après un doctorat en philosophie portant sur Œdipe roi de Sophocle, cet adepte de Schelling – philosophe qu’il a été le premier à enseigner au Liban – s’attaque à une thèse sur la littérature et le Mal ; la « Théodicée », concept forgé par Leibniz reliant, à travers la question du mal, l’homme à Dieu. Pour Hatem, le Mal est non seulement structurel, mais « abyssal », ni la sociologie, ni l’anthropologie – disciplines qu’en bon philosophe, il considère comme externes (subalternes ?), et comme des effets plutôt que des causes – ne suffisant à l’expliquer.
« Et puisqu’on subit l’interrogation philosophique, l’existence étant une immense question, demeurât-elle sans réponse et sans vérification assignable », on pourrait dès lors craindre que le règne de l’absurde n’ait guère de limite. Cela mènera Hatem à s’adresser à la religion qui « avant de les envelopper de dogmes, s’efforce d’apporter des réponses à ces interrogations ».
C’est ainsi qu’il rédigera aussi une thèse sur la théologie de l’œuvre d’art mystique et messianique. Dans la même veine, il s’intéressera, par la suite, à Sainte Thérèse d’Avila, à la Kabbale, à l’hindouisme, à l’ésotérisme, au chiisme et à la religion druze. Cette première thèse de théologie sera suivie d’un doctorat d’islamologie sur le soufisme que, jeune thésard cinquantenaire, il soutiendra en 2005 à l’École Pratique des Hautes Études en France.
En somme, quatre thèses de doctorat monumentales nécessitant la maîtrise de langues comme le grec, l’allemand et l’hébreu – pour n’en citer que quelques-unes – précédées chacune, selon les règles de l’art, d’une licence et d’une maîtrise ! La force de travail qu’exige la prouesse académique donnerait le tournis au plus fécond des intellectuels occidentaux…
Ce n’est pas sa seule carrière de chercheur qui caractérise Hatem qui a aussi obtenu ses lettres de noblesse dans l’enseignement universitaire et la vie académique : notamment en tant que chef du Département de philosophie, directeur du Centre d’études Michel Henry et rédacteur en chef des Annales de Philosophie de l’Université Saint-Joseph, ainsi que de plusieurs autres revues spécialisées, dont Extasis et Alcinoé.
Si certains des jeunes étudiants de Hatem ont pu être désarçonnés par un enseignement leur semblant, par moments, ésotérique, ses proches attribuent cela au fait que « complexifier intellectuellement les choses, parfois l’amuse ! » Par contre, d’autres auditeurs, adultes en quête de sens, déjà intégrés dans la vie professionnelle, louent une fluidité d’esprit coulant de source. Un enseignement lumineux dans lequel le professeur, doté d’une mémoire phénoménale, donne son cours sans lire une seule ligne ! Et « un enseignement sans cloisonnements, relevant d’une culture qui n’a littéralement aucune limite ».
Sa spécialité ? La mise en lumière d’entrecroisements intellectuels improbables et de correspondances interdisciplinaires inattendues « avec une facilité déconcertante à passer les murailles entre les cultures » : par exemple, entre un roman de Madame de Staël et un texte de Kierkegaard, entre la musique de Rachmaninov, le film d’action Matrix et Dieu ! Ou encore son interprétation toute personnelle de Majnoun et Layla dans laquelle Layla, par le jeu d’une union hyperbolique, n’est plus un objet d’amour, mais une incarnation du divin, de l’Absolu, de Dieu…
À la limite, murmure-t-on, « la matière à laquelle ses étudiants s’inscrivent à l’université leur importe peu ». En réalité, ce qu’ils recherchent, c’est du Jad Hatem. Comme, en un temps, on suivait, à Paris, le séminaire de Jacques Lacan. Sans qu’il ne soit jamais venu à l’esprit d’un auditeur de s’informer à l’avance du thème de la séance.
Si le professeur émérite et spécialiste de l’histoire de la philosophie, Daniel Schulthess, initiateur d’un hommage – inhabituel dans le monde académique – rendu à notre héros à l’USJ à l’occasion de ses 70 ans, parle d’« un esprit Jad Hatem dont on ne connaît aucune contrepartie dans le monde » et s’il a été avancé que l’on pourrait se trouver devant l’un des plus grands philosophes du XXe siècle, cela ne fait pas pour autant de lui un penseur hautain axé sur son monde intérieur et imperméable aux autres. Bien au contraire, Hatem est un passeur de culture généreux, un accompagnateur, un facilitateur qui est dans le partage, n’aimant rien tant que les clubs de réflexion et les groupes culturels d’échanges qu’il fonde et anime depuis ses plus jeunes années. Des expériences au cours desquelles un diplomate a pu apprendre à connaître ses interlocuteurs politiques avant de les convaincre et un médecin à guérir les maux de l’âme avant ceux de l’esprit…
Ce parcours académique se double d’une carrière d’écrivain prolifique et de fin poète, notre héros ayant rédigé près de 150 ouvrages, jusqu’à huit par an ( !), sans jamais avoir connu le syndrome de la feuille blanche… Sans jamais avoir pu non plus, contrairement aux usages académiques, coécrire un ouvrage ou « mêler sa voix à celle d’un autre ». Une ipséité – concept philosophique définissant une personne unique, irréductible à une autre – caractéristique de sa nature. Nous citerons seulement quelques-uns de ses ouvrages aux titres évocateurs : L’Écharde du mal dans la chair de Dieu, La Poésie de l’extase amoureuse : Shakespeare et Louise Labé, Qui est la vérité ? et Théologie de l’œuvre d’art mystique et messianique. Nous avouerons aussi un faible pour le Jad Hatem poète, notamment celui de S’adonner à la poésie et Les Chants de cristal, une poésie, art de l’ellipse que ce mercurien maîtrise à la perfection.
Contre ce qu’on pourrait considérer comme un « éparpillement » de son œuvre, il oppose, à travers trois disciplines, la philosophie, la théologie et l’art, une philosophie de l’absolu. C’est, dit-il, « par elle que s’ordonne, dans ses divers modes d’être, la structure invisible de son œuvre ».
Dans cette course frénétique à la création et à l’expression de soi – que ne dépare aucune concession à la qualité toujours raffinée de l’écriture –, on ne peut que déceler chez Hatem un besoin primaire, une forme de faim goulue, de boulimie qui vient de loin. Est-ce, comme l’affirmait Michel Butor, parce que « chaque mot écrit est une victoire contre la mort » ?
En réalité, notre écrivain est plutôt décrit par ses proches comme un impatient, un homme qui s’ennuie vite (surtout quand on ne le comprend pas), allant à l’essentiel, à ce qui fait sens, refusant de se laisser disperser par des préoccupations triviales ou des activités banales, de celles qu’effectuent tous les jours des millions d’êtres humains. Un homme aussi préférant consacrer ses ressources à fonder une revue de poésie plutôt qu’à acheter un bien immobilier ! Mais aussi un joueur d’échecs et de ping-pong, activités de répartie et de riposte dans lesquelles il fait preuve de la dextérité d’un débatteur d’idées.
Si la peur de la mort ne semble pas hanter Hatem, c’est parce qu’il fait sien le mot de Spinoza pour qui « l’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort ». Et « sa boulimie de l’écriture s’explique par la joie qu’éprouve à créer » cet être immense, cette force de la nature, « ce volcan toujours en éruption » que décrit finement sa fille, la talentueuse actrice et danseuse Caroline Hatem.
Effectivement, notre héros n’est pas un pur esprit. En lui, l’éthique rigoureuse, l’intérêt pour le conceptuel et le théorique, les interrogations philosophiques et théologiques n’ont nullement « asséché » l’être charnel.
Preuve en est qu’il ne dédaigne pas un rire tout rabelaisien et que, doté d’une bonhomie taquine et d’une ironie toute socratique, il a un sens de l’humour bien à lui : c’est ainsi que, questionné sur sa relation à Dieu, il vous réplique : « Nous avons des rapports ! » Et qu’à celui qui lui enjoignait de ne pas laisser ouvertes les portières de sa voiture débordante de livres afin de ne pas se les faire voler, il aurait répondu : « À celui qui volerait mes livres, je donnerais volontiers ma fille à marier ! »
Sur un plan privé, les avis, même puisés de sensibilités et d’expériences vécues distinctes avec lui, dégagent néanmoins un fil conducteur, une unité harmonieuse dans laquelle les contraires ne s’annulent pas, mettant en avant « son émotion profonde devant un spectacle artistique » et « l’éducation de ses enfants dans un monde de musique et de beauté magnifique, plus construit que réel, qu’il impose de facto aux autres sans le leur infliger »…
Se penchant sur lui-même, Hatem avoue qu’appréhendant le monde dans sa jeunesse exclusivement à travers les livres, il avait été « sauvé par l’enseignement et surtout par la découverte de l’amour ». Par lui, l’ouverture inédite de son être a pu se réaliser et le monde lui a été dévoilé. Sur ce thème, cet amoureux de l’amour se réfère à la Genèse, à la création de l’homme et de la femme ensemble, dans la complémentarité et l’unité, ainsi qu’à la parole de Dieu : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; je lui ferai une aide semblable à lui. » Pour autant, notre héros semble maîtriser les codes de la bonne distance, veillant à préserver les mystères du couple Philémon et Baucis en se gardant de toute familiarité, notamment par le vouvoiement de son épouse…
Si après plus de cinquante ans de production intellectuelle, un hommage officiel vient d’être rendu à Jad Hatem par la voix de Ghassan Salamé, ministre de la Culture « du sérail » (au double sens du mot), quelles paroles pourraient exprimer le foisonnement incandescent de ce personnage intellectuellement baroque, voire in fine oriental ?
Lui-même définit son parcours comme « une complexité de l’être déployée dans une œuvre à plusieurs dimensions », avec la satisfaction, dit-il humblement, « d’avoir quand même créé une œuvre ». Sa seule peur n’étant pas de mourir, mais de quitter le monde en laissant des projets en friche, des idées inachevées…
Si « nous cherchons partout l’inconditionné et ne trouvons jamais que des choses », comme le dit Friedrich von Hardenberg, et si la vanité de toutes choses ne lui échappe évidemment pas, le philosophe fait sienne la « joyeuse » réflexion du Livre de l’Ecclésiaste : « That all is vanity is undeniable. / But joy is no less joy for being vain. »
Et se range sagement au conseil désabusé de Pindare : « N’aspire pas, ô mon âme, à la vie éternelle, mais épuise le champ du possible. »
Sublime explication d’un philosophe sublime
12 h 08, le 22 décembre 2025