Portraits Portrait

Georgia Makhlouf ou la passerelle littéraire suave France/Liban


Georgia Makhlouf ou la passerelle littéraire suave France/Liban

C’est la seule parmi ceux sollicités pour être les sujets des portraits de cette rubrique qui, avec sa courtoisie habituelle et après vous avoir remerciée d’avoir pensé à elle, vous demande un délai de réflexion avant d’accepter le projet.

Tout Georgia est dans cette réaction. Mais ne vous y méprenez pas : il ne s’agit nullement pour elle de se faire désirer ou de jouer à la diva. Ce qui la motive, c’est l’empathie, la situation encore une fois tragique de son pays, sa population éprouvée par la guerre. En ce mois d’avril 2026, lourd, au ciel obscurci de bombardements meurtriers et de menaces, cette personnalité à l’éthique exigeante, révulsée par toute forme d’injustice, qui ne nie pas avoir une sensibilité plutôt de gauche, se demande si c’est bien le moment, s’il n’est pas indécent, dans ces circonstances, de penser à son propre portrait et si ce projet – quoi qu’on en dise, auto-flatteur – n’est pas, à l’heure actuelle, inopportun.

Elle finira par se laisser convaincre et, à partir de là, avec son vécu d’écrivain et la minutie perfectionniste qui la caractérise, elle vous fournira toutes les données, écrits, souvenirs et témoignages qui pourraient vous aider dans votre tâche. Assurément, une pro de l’écriture et du travail bien fait.

À la regarder aujourd’hui, son apparence physique, fruit d’une maturation réfléchie, apparaît comme une combinaison harmonieuse de ses racines orientales et des codes d’allure en vigueur dans les milieux intellectuels parisiens. Si son teint mat, sa chevelure brune bouclée rebelle et ses parures de bijoux et de foulards ethniques peuvent, de prime abord, donner une impression d’exotisme ou de foisonnement oriental, celle-ci est vite mâtinée par ses vêtements aux tonalités sourdes d’un goût parfait, à la fois chics et bohèmes, comme on en verrait sur les pages mode du Nouvel Obs ou du magazine intello-féministe Marie Claire.

Née dans une famille de la bonne bourgeoisie libanaise, d’un père chirurgien de renom et d’une mère femme du monde cultivée, élevée, comme les jeunes filles de son milieu, chez « Les Dames de Nazareth », cette élève intelligente et douée qui raflait, aux dires de ses camarades, tous les premiers prix, a réalisé un parcours scolaire d’excellence. Celui-ci a été complété par des études d’anthropologie et de Mass Communication à l’Université américaine de Beyrouth (AUB) poursuivies durant les années héroïques de la guerre avec, à la clé, les traversées périlleuses des lignes de démarcation scindant Beyrouth-Est de Beyrouth-Ouest. Elles ont été suivies d’un doctorat en Sciences de l’information et de la communication, obtenu auprès de la prestigieuse École des hautes études en sciences sociales à Paris.

Très tôt, installée à Paris, elle effectuera diverses missions dans le domaine de l’édition, à l’UNESCO et dans le Groupe Hachette Filippacchi. Elles ne l’éloigneront cependant pas de l’enseignement universitaire qu’elle pratiquera tant à Sciences Po-Paris qu’à Beyrouth, à l’Université Saint-Joseph. Un positionnement pérenne « entre deux rives » caractéristique de son parcours…

C’est cependant l’écriture, sous toutes ses formes, qui caractérise durablement l’itinéraire de Georgia : des ateliers d’écriture qu’elle anime à Paris et à Beyrouth, dont les participants louent le professionnalisme et le choix judicieux des textes, au journalisme pratiqué dans ces mêmes pages, en tant que correspondante de L’Orient littéraire et membre de son comité de rédaction, Makhlouf apporte à toutes ses activités littéraires son sérieux, sa justesse de ton et le choix pertinent de ses mots.

C’est cependant, à notre sens, dans ses dialogues avec les auteurs que se déploient, sous leur meilleur jour, les talents intellectuels de Georgia : qui peut oublier son célèbre entretien avec le grand Amin Maalouf à l’automne 2012 au Salon du livre francophone de Beyrouth, événement qui n’avait jamais connu une telle affluence ? Son élégance naturelle, sa maîtrise parfaite de la personnalité et de l’œuvre du grand romancier, le ton employé ni intrusif ni banal et la justesse des reprises et des réparties feront de cet exercice public ardu, un véritable morceau d’anthologie.

Il était cependant fatal que Georgia ne se contente pas d’interroger des écrivains et qu’elle se décide un jour à passer elle-même à la plume. Elle le fera dans un ouvrage savoureux, ayant le charme inégalable des premières œuvres, fruit de ce besoin irrépressible d’exprimer ce qui est en nous et nous obsède : notre enfance.

En effet, dans Éclats de mémoire : Beyrouth, fragments d’enfance, paru en 2005, prix France-Liban de l’ADELF, Makhlouf recrée, « dans de courts textes à la limite de la poésie », selon l’écrivain Charif Majdalani, l’univers sensoriel de ses premières années à Beyrouth. Faisant sienne « l’anamnèse » de Roland Barthes, qui fait remonter à la mémoire des souvenirs sans les agrandir ni les faire vibrer, dans leur « matité » et privilégiant les sensations aux émotions, elle y pratiquera « l’écriture de l’infime » : ainsi, à la rue Victor Hugo (!) où elle habitait enfant, elle se remémore les odeurs d’herbe mouillée et les volutes orientales en fer forgé qui composaient le petit balcon de la cuisine de sa grand-mère « dont elle parcourait les spirales, tentant inlassablement de relier le nord au sud sans lever le doigt ». Elle fait revivre aussi « les trois parfums de sa cuisine, un mélange de savon oriental, de farine et de vanille… toujours, ces trois odeurs sur ses mains fripées qu’elle aimait tenir dans les siennes… les respirer… ».

Elle nous fait revivre aussi les terreurs sacramentelles d’une petite fille élevée dans les années 60 dans un établissement catholique : celle qui recevait lors de la communion, durant la messe de rite grec-catholique, « du vrai pain et du vrai vin qui faisait frissonner »… Celle qui, lorsqu’elle parcourait son palais de quelques coups de langue pour en détacher l’hostie récalcitrante de la communion de rite latin « ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle commettait là, peut-être, un acte sacrilège »… Celle qui retrouvait sur les bancs de l’église les vendredis, jours de confession, des « recueils de péchés » répertoriant « des bassesses humaines dont on ne soupçonnait même pas l’existence, permettant aux élèves oublieux de faire un examen de conscience complet, leur évitant ainsi des trous de mémoire fatals à la rémission des péchés… » !

C’est à cette même veine impressionniste qu’appartient Les Absents, son livre paru en 2014, prix Senghor et prix Ulysse. Dans cet ouvrage attachant, reflet des carnets de téléphone que la narratrice feuillette – carnets de Beyrouth et carnets de Paris, miroirs de la dualité de sa vie –, elle fait revivre, avec tact et finesse, des êtres, vivants ou morts, liés à ses souvenirs d’enfance au Liban, puis rencontrés durant son existence parisienne, « un itinéraire scindé en deux temps distincts par l’irruption de la guerre civile et sa dispersion sur deux terres différentes »…

Elle changera de registre lorsqu’elle décidera de se lancer dans le roman : Port-Au-Prince. Aller-Retour sonde, à travers une vaste fresque, l’émigration peu connue des Syro-Libanais en Haïti. « Écrit avec les non-dits et les silences » de son histoire familiale dans ce pays, posant les questions de l’exil, de l’identité et de l’intégration, il relève encore du grand roman d’aventure. Mais avec Pays amer, son dernier roman paru en 2025, lauréat de plusieurs prix littéraires, Makhlouf, sans abandonner tout à fait le genre romanesque, aborde l’ouvrage à thème et à message. En effet, sans tomber dans le piège du militantisme, elle y fait correspondre, à travers deux personnages de femmes photographes, les affres d’un passé machiste réactionnaire aux préoccupations féministes d’aujourd’hui. Elle dira joliment que « le féminisme s’est invité dans son roman Pays amer »…

Éclectique, notre héroïne, curieuse de toutes les formes d’écriture, ayant fait sienne l’apostrophe « Tu es écrivain avant d’être vivant », a même publié des livres jeunesse et s’est aussi essayée aux ouvrages de la belle collection des Éditions Mercure de France, « Le Goût de » : c’est ainsi qu’elle a rédigé Le Goût de l’Orient (2014), Le Goût d’Haïti (2020) et, bien entendu, Le Goût du Liban en 2021.

De son écriture, un éditeur français chevronné lui dira qu’elle est « tenue », ce qui signifie à la fois une dimension classique, une perfection au niveau de la grammaticalité et une harmonie du rythme et de la musicalité, mais peut-être aussi une absence de laisser-aller aux torrents déchaînés des passions et de l’imagination… Mais peut-on se le permettre lorsque l’on vient d’un pays incertain ?

De ce goût de l’Orient et de sa terre natale, malgré une vie réussie à Paris tant sur un plan professionnel que personnel, Georgia semble n’être jamais guérie. Et ce n’est pas de seule nostalgie qu’il s’agit : toutes les causes du monde arabe, de Gaza au Sud-Liban, sont ses causes pour lesquelles elle n’hésite pas à prendre la plume pour dénoncer, se révolter et se déclarer solidaire, à la manière des intellectuels occidentaux engagés.

Alors qui est Georgia Makhlouf ? Un écrivain libanais vivant en France ? Celle dont on dit, lorsqu’elle arrive à Beyrouth, « Georgia est là, organisons un dîner » ? Une Française faisant visiter en touriste son propre pays à ses enfants, ce qu’elle trouvera absolument insupportable ?

Faut-il à tout prix choisir ? Se fixer une fois pour toutes une identité, fût-elle appauvrissante ?

Pour cette enfant à la fois sage et rebelle, taraudée par un cauchemar récurrent, celui d’avoir perdu son passeport et de ne plus pouvoir embarquer pour le Liban, pour celle qui craint plus que tout l’enfermement et dont le rêve de bonheur est le soleil et la mer, seuls les mots de Marc Chagall peuvent résonner juste :

« Seul est mien le pays qui se trouve dans mon âme. »

C’est la seule parmi ceux sollicités pour être les sujets des portraits de cette rubrique qui, avec sa courtoisie habituelle et après vous avoir remerciée d’avoir pensé à elle, vous demande un délai de réflexion avant d’accepter le projet.Tout Georgia est dans cette réaction. Mais ne vous y méprenez pas : il ne s’agit nullement pour elle de se faire désirer ou de jouer à la diva. Ce qui la motive, c’est l’empathie, la situation encore une fois tragique de son pays, sa population éprouvée par la guerre. En ce mois d’avril 2026, lourd, au ciel obscurci de bombardements meurtriers et de menaces, cette personnalité à l’éthique exigeante, révulsée par toute forme d’injustice, qui ne nie pas avoir une sensibilité plutôt de gauche, se demande si c’est bien le moment, s’il n’est pas indécent, dans...
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