Photo : Tarek Moukaddem pour The Ready Hand
Au téléphone, lorsque vous l’appelez pour lui proposer de faire son portrait pour L’Orient littéraire, alors que beaucoup se seraient réjouis de cette reconnaissance de leur talent d’écrivain, la voix est ténue, comme étranglée… Les mots hésitants, murmurés, se font à peine entendre : « En êtes-vous sûre ? Cela en vaut-il vraiment la peine ? Vous allez vous donner tout ce mal ? N’est-ce pas me faire trop d’honneur ? »
C’est que la chroniqueuse attendue chaque semaine par des milliers de lecteurs (de lectrices surtout ?) de L’Orient-Le Jour, celle dont les articles sont partagés sur les réseaux sociaux partout dans le monde, celle qui parvient à traduire en mots sensibles, mais toujours intelligibles, notre ressenti indicible envers notre pays, notre village ou notre enfant est, dans le fond, une grande timide. Un être secret, tout en intériorité. Sa devise ? « Si tu veux dessiner un roseau, laisse-le d’abord pousser en toi. »
Ce n’est pas là le moindre de ses paradoxes : cosmopolite, ayant fait ses études à Paris, à Lübeck, établissement huppé du XVIe et sa prépa à Sainte-Marie de Neuilly, suivi une formation à l’ENA et œuvré comme assistante parlementaire au Palais Bourbon, la citadine qui habite aujourd’hui à Beyrouth, un intérieur raffiné aux œuvres d’art éclectiques, sélectionnées par un homme de goût, son époux, le journaliste Amine Abou-Khaled, est aussi le chantre ardent de la rusticité de son village natal, Ehden. Mieux que quiconque, elle en a saisi l’âme âpre, rude, brutale même. Celle de natifs de montagnes arides combattant une nature hostile – et ses hommes – pour survivre.
Si Issa Goraieb, dans sa préface de l’ouvrage Au petit bonheur, groupant les chroniques du samedi de Fifi justement intitulées « Impressions », a pu la qualifier de « poète des choses de la vie », c’est, à notre sens, dans sa peinture de « la culture de l’arak » que son art de « rendre les choses » s’exprime avec le plus de force :
« Si le vin est le sang de la vigne, l’arak en est l’âme qui murmure le chant de la terre et de ceux qui l’ont aimée. L’arak est une boisson canaille, un alcool brutal qui a la réputation de détruire les parasites dans les morceaux de foie cru où palpite encore une vie animale. Qu’importe qu’il se parfume d’un peu d’anis, le boire est saisi dans sa forme première. Il vous révèle alors tel qu’en vous-même, impossible de tricher. Impossible de refouler les atavismes qui affleurent une fois que la boisson a débusqué en vous le barbare, une fois que l’alcool a dissous les acquis et laissé l’âme à nu. »
Pour plagier Lévi-Strauss, la nature fascine notre héroïne autant que la culture : pour cette terre abreuvée de vendettas sanglantes, Fifi – que son compatriote du Nord, l’écrivain Jabbour Douaihy, son Khayyo, s’amusait à appeler de son vrai prénom, Afifé – se dit prête à donner tout. Rien que pour pouvoir aller y admirer, au printemps, la floraison des genêts, « cette gerbe éphémère, ces tiges de rien, ces petites gueules d’un or velouté en parfums doux-amers ».
En observatrice de la nature, elle suit, dans ses chroniques, le cycle des saisons et des transformations de la terre. C’est ainsi que ses plus jolis billets s’intitulent : « Matin d’automne », « Valeurs d’hiver, couleurs d’été », « Vent d’avril », « Le temps des cerises », « C’est aussi le printemps », ou encore « Était-ce la dernière pluie ? ». Parfois, vers novembre, un certain attrait pour les « Mânes oubliés » porte ses pas vers les vieilles sépultures, avant que ne lui revienne que « la Fête des Morts est aussi une célébration de la terre charnelle » et que Thanatos ne soit ainsi vaincu par Eros.
Et que dire de la sensualité de sa description de nos « péchés de bouche » ? « Ce pain à nous qui ne se rompt pas comme dans la Cène, mais se déchire comme un tissu » ? Et cette « man’ouché que les paysannes font virevolter au-dessus de leurs bras d’une danse, la plus sensuelle de toutes, s’en allant grésiller sur le ventre noir et fumant du saj » ?
Un autre des dons de notre « écriviste » – contraction d’écrivain et de journaliste avec le talent des deux, comme disait d’elle Issa Goraieb –, c’est le tableau de personnages hauts en couleur du Liban-Nord : comme Hanné « trébuchant sur les cailloux, chèvre parmi les chèvres, qui s’en va, sur les flancs des montagnes, arracher par brassées les pousses odorantes, les serrant en bottes et s’en allant les proposer aux bourgeoises des environs : du géranium pour parfumer la crème des desserts, des tisanes pour calmer ‘‘les couteaux dans le ventre’’ assénés par la fraîcheur des nuits et la passiflore contre la colère des maris, tous des sanguins dans ces altitudes… ». Ou encore Kawkab « qui a toujours été vieille, même que je n’ai jamais connu vieille plus vieille, qui, à bord d’une voiture qui valsait sur une piste savonneuse, au bord du précipice, implorait : ‘‘Ya Youssef Beyk, ya Youssef Beyk !’’, saint ignoré des papes et de la confrérie céleste, mais canonisé par la volonté du peuple pour avoir repoussé les armées ottomanes ».
Sous ses airs d’adolescente « nature » aux cheveux courts, au visage rond, presque naïf, dénué de tout maquillage, habillée en éclaireuse comme pour une randonnée en forêt et chaussée « confortable », se cache une véritable rebelle. Celle qui, saisie d’une brusque envie d’avoir les cheveux bleus (sa période bleue ?) « en hommage à une BD d’Enki Bilal dans laquelle tout était noir, sauf les cheveux bleus du héros », n’hésite pas, encouragée par sa fille unique adorée, Marie, à passer immédiatement à l’acte. Et à assumer la chose. En souriant de ce sourire doux, un peu triste, qui est le sien.
La société libanaise de l’ultra-féminité, voire de l’accentuation outrancière des attributs féminins séductifs dans laquelle elle baigne – comme nous tous – ne semble pas avoir d’effet mimétique sur elle, ni changer grand-chose à la simplicité de sa mise. De là, son statut de journaliste de mode n’en est, à première vue, que plus étonnant ! Et pourtant, cette rédactrice en chef de L’Officiel Levant, édition internationale de L’Officiel de la couture et de la mode de Paris, membre du jury de l’école ESMOD et de l’émission Mission Fashion, et responsable mode de L’Orient-Le Jour, a fait la couverture des défilés des plus grands couturiers et réalisé des entretiens avec les plus grands créateurs !
C’est qu’il ne s’agit pas seulement pour elle de « couvrir », comme on le dit dans le jargon journalistique, des événements éphémères de mode. Celle qui voulait devenir chimiste s’intéresse surtout à la manière avec laquelle se font les vêtements, à l’amalgame des matières et des tissus, au travail minutieux des brodeurs et des passementiers, au labeur patient des artisans. De cette observation attentive, naissent des phrases qui décrivent divinement les chatoiements irisés de la soie, les plissés soleil virtuoses des créateurs et le déhanché improbable du jersey sur un corps féminin. On en oublie le thème de la collection et le style du couturier pour ne retenir que ses mots enchanteurs qui se suffisent à eux-mêmes.
Les contrastes ne s’arrêtent pas là : fille d’un ténor du barreau, l’avocat pénaliste Badaoui Abou Dib, célèbre pour sa défense des membres du PSNS durant le procès du putsch de 1962 et qui avait même plaidé devant le grand Maurice Garçon, Fifi, dit-elle, n’aurait pas hérité de cette veine oratoire. Rétive aux envolées lyriques et aux effets de manche, elle redoute la prise de parole en public et les entretiens politiques au pied levé que lui font subir, en temps de guerre, les correspondants des médias européens.
C’est que sa manière à elle, c’est le temps accordé à l’intériorisation des choses. « Je suis une lente », vous avoue-t-elle avec l’ingénuité qui la caractérise. Cette contemplative de l’ombre, virtuose de « l’impression floue », a un besoin de solitude qui la pousse à se rendre périodiquement en France pour des retraites dans une abbaye de Normandie. Une quête d’au-delà qui lui fait préférer Jung à Freud, une vision spirituelle de la psyché plutôt que celle d’un inconscient dominé par la libido.
Et cette nostalgie/tristesse ténue qui domine tous ses sourires ? Est-ce d’avoir, à quatre ans seulement, agrippée à la main de son père, visité toutes ces prisons dans lesquelles des détenus enfilaient indéfiniment des perles sur des fils de soie ?
Pourquoi me hante d’elle cette image de brave petit soldat s’en allant au front muni de son seul baluchon, sans ignorer le sort funeste qui l’attend, de ce Gavroche, de ce Charlot de l’écriture et de la vie ?
Par-delà la fatalité, ne faut-il pas se dire avec elle et Hokushi : « Tout a brûlé. Heureusement, les fleurs avaient déjà achevé de fleurir » ?
Et se souvenir à jamais de son épitaphe préférée, ces vers de Paul Valéry :
« Terre mêlée à l’herbe et rose, porte-moi,
Porte doucement moi, ô trouble et bienheureuse terre,
Jusqu’à la fleur tremblant avec émoi ».