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Zeina Abirached, la brunette bouclée de la BD franco-libanaise ou la poésie malicieuse d’un pays rêvé


Zeina Abirached, la brunette bouclée de la BD franco-libanaise ou la poésie malicieuse d’un pays rêvé

Derrière la féminité assumée, l’élégance parisienne discrète mâtinée d’une légère touche orientale et la maîtrise d’un discours à la fois personnel mais ne dépassant pas les limites du politiquement correct, pointe l’adorable petite fille espiègle à la bouille ronde et aux boucles brunes indomptables que j’ai connue enfant…

C’est dans une impasse, au 38, rue Youssef Semaani – une adresse que ses écrits rendront, par la suite, mythique – dans une demeure des années quarante aux hauts plafonds ornés d’étranges fresques, parmi les livres, les tentures, les tableaux et les tapis aux motifs entrelacés qui inspireront plus tard ses dessins, que Zeina Abirached est née.

Située à Beyrouth, sur la ligne de démarcation d’un « Ring » meurtrier, cible privilégiée des francs-tireurs, la rue était barrée de sacs de sable censés protéger les habitants à la fois des obus de la guerre et de « l’autre », « de l’autre bord », être mystérieux jamais représenté et dont on ne voyait jamais le visage, comme le dit Zeina.

Mais pour faire barrage à la guerre, il n’y avait pas que les sacs de sable. Il y avait surtout Lina, la mère de notre héroïne : comme Guido dans le film La Vita è bella de Benigni, elle colore le réel, parle à ses enfants de chasseurs d’oiseaux quand les tirs se font trop effrayants et imagine des jeux où celui qui n’a pas peur des bombes gagne… Et elle y arrive.

Dans cet univers lunaire, dans cette zone-frontière que le car scolaire refuse de franchir et qu’il leur fallait souvent fuir, la part du merveilleux et de l’enfance, ce « doux désordre », est préservée. « La peur n’était plus frontale, elle n’existait qu’en simple toile de fond de la vie », constate aujourd’hui Zeina.

Mais il n’y a pas que le merveilleux. Zeina et son petit frère Philippe – aujourd’hui brillant intellectuel et chef toulousain – sont aussi initiés aux joies de la lecture et de la musique classique par leur père, René. Un juriste rigoureux, professeur universitaire exigeant tant sur le travail scolaire que sur l’accent français. Pour l’un comme pour l’autre, pour ce parfait francophone et francophile, il ne fallait pas « traîner » !

Après des études en arts graphiques poursuivies au Liban à l’ALBA (Académie libanaise des beaux-arts) dont elle sort major de promotion et la publication d’un premier livre au titre évocateur, Beyrouth Catharsis, qui obtiendra le premier prix du Festival de bande dessinée de Beyrouth en 2002, Zeina réalise enfin son rêve : s’installer en France. Elle embarque pour Paris à 23 ans, ayant droit, en avion, à 23 kg de bagages, un kilo par année de vie au Liban, dit-elle… Pas un de plus !

À Paris, baignant dans l’effervescence artistique et culturelle de la ville, ayant accès aux musées et aux peintres dont la technique, qu’elle scrute avec passion, l’éblouit, c’est une véritable euphorie de création qui saisira la jeune femme. Jusque-là tiraillée entre plusieurs possibilités professionnelles, elle comprendra que ce qu’elle veut vraiment faire, c’est de la BD et que « le dessin est une forme d’écriture ».

Après un cursus spécialisé en animation à l’École nationale supérieure des arts décoratifs, elle publiera en France ses deux premiers albums, dont 38, Rue Youssef Semaani. Ce dernier se présente sous la forme innovante d’un « livre-objet » : un format horizontal allongé, dépliable, représentant, repli après repli, chacun des étages de l’immeuble et de ses habitants libanais emblématiques : Antoinette, vieille fille-vigie, épiant ses voisins de la fenêtre, tapie derrière l’écran de ses plantes vertes ; Thérèse, recevant tous les après-midis ses amies pour les potins du jour et de multiples cafés et lectures de l’avenir dans la tasse ; et Oscar, étrange petit homme velu et ventripotent, qui aime battre les tapis persans hérités de ses parents et rêveusement « regarder la poussière s’éloigner dans la lumière… ».

Zeina sera même l’auteur d’un petit film d’animation, Mouton, transposé plus tard en livre jeunesse. Elle y conte, sur le mode graphique humoristique léger qui est le sien, les affres de la vie avec une abondante chevelure bouclée sur la tête : les multiples tentatives avortées de la dompter et de la masquer jusqu’à l’acceptation de faire ami-ami avec le mouton qu’elle héberge sur sa tête !

D’autres publications suivront qui exploreront son enfance singulière pendant la guerre et son lien particulier à Beyrouth, dont l’autobiographique Je me souviens : du marchand ambulant de kaz (kérosène) circulant dans le quartier sur une petite citerne tirée par un cheval, de son père écoutant ses symphonies de musique classique à très haut volume pour couvrir le chaos de l’extérieur, de son petit frère collectionnant avec passion les éclats d’obus et surtout de la R12 de sa mère, de couleur bleu marine « à pois blancs » (les trous des balles)…

Par la suite, son livre autobiographique, au titre à la fois décalé et poignant, Mourir, partir, revenir. Le jeu des hirondelles, sera un succès international, traduit en quinze langues. Cette BD en noir et blanc sur la guerre du Liban fera aussi l’objet, par Dominique Renard, professeur de lettres et formateur en éducation à l’image et au cinéma à l’Académie de Grenoble, d’une fort sérieuse « Étude de l’œuvre », publiée en annexe de l’édition libanaise.

Elle sera aussi au cœur d’un beau projet universitaire : celui d’exposer à des étudiantes en lettres françaises, nées après 1990 et ignorant presque tout de la guerre libanaise (du fait de l’arrêt du manuel scolaire d’histoire à la fin du Mandat et des réponses évasives de leurs parents), les représentations de celle-ci du point de vue candide mais percutant d’une enfant.

Sans jamais dessiner directement une seule scène de violence, jouant sur les ellipses visuelles – l’outil des hors-champs autour des cases de la BD – par petites touches, un peu à la manière d’un Journal d’Anne Frank graphique, l’artiste y fait le choix de dépeindre non pas les exploits, mais le quotidien de la guerre, contre lequel l’héroïsme ne parvient pas à faire rempart : le décompte des « départs » et des « arrivées » d’obus, la longue attente de la tonalité du téléphone – le fameux Khatt ! – pour pouvoir prendre des nouvelles de ses proches et les pièces de la maison condamnées, une à une, par les barricades érigées sous les fenêtres, le salon, puis la cuisine et les chambres à coucher, l’habitat rétrécissant comme une peau de chagrin jusqu’à être réduit à un tout petit carré, l’entrée où on finissait par vivre…

Après la guerre qui a marqué son enfance, c’est à l’histoire de sa famille maternelle, une lignée vouée à la musique, que s’intéresse notre héroïne. Dans Le Piano oriental, inspiré de la vie de son arrière-grand-père, Abdallah Chahine, qu’elle rebaptise joliment en Abdallah Kamanja, elle fait le récit de la folle aventure de cet inventeur d’un nouvel instrument de musique permettant de jouer les notes en quarts de ton de la musique orientale sur un piano occidental qui ne connaît que les demi-tons. Métaphore du rapprochement des traditions musicales de l’Orient et de l’Occident, de la rencontre de deux cultures, faisant écho à son propre parcours et à son identité duale de franco-libanaise. D’ailleurs, comme pour elle, la guerre n’est jamais loin en Orient : ce piano n’aura vu le jour qu’en un seul exemplaire, juste avant que la guerre ne s’abatte sur le Liban… Pour autant, Zeina Abirached aura réussi à faire revivre l’instrument au destin méconnu : non seulement parce que l’ouvrage, finaliste de plusieurs prix, est en sélection officielle du Festival d’Angoulême 2016 et reçoit le Prix Phénix de littérature 2015, mais aussi parce qu’avec le pianiste français Stéphane Tsapis, elle présentera à Beyrouth un spectacle adapté du Piano oriental dans lequel elle fera entendre le fameux quart de ton ! Abdallah Kamanja/Chahine pas mort !

La passion du graphisme de notre héroïne l’amènera aussi, lorsque leurs univers artistiques coïncident, à œuvrer en tant qu’illustratrice d’ouvrages écrits par d’autres : il en sera ainsi d’Agatha de Beyrouth avec Jacques Jouet et de Prendre refuge avec Mathias Enard. Eclectique, Zeina Abirached réalisera aussi des affiches de salons du livre et de festivals, dont le livret de Levantine Symphony pour Ibrahim Maalouf et illustrera plusieurs livres de cuisine, dont Manger libanais de Kamal Mouzawak.

Si l’explosion du port de Beyrouth, en août 2020, coupe son élan littéraire, stoppant net l’histoire d’amour qu’elle écrivait et créant en elle un passage à vide, elle éprouvera rapidement « le besoin de remplacer les gravats par le récit, de tisser et de raccommoder le passé avec le présent ». Elle le fera en 2023 avec l’adaptation, en roman graphique intégral, du conte philosophique-culte de Gibran Khalil Gibran, Le Prophète. Ce faisant, elle offrira au lecteur, pour la première fois, une vision graphique des sages enseignements du prophète Al-Mustafa sur la vie, l’amour, les enfants et la mort. Dans un style Art déco / Art nouveau et une chorégraphie entre ombres et lumières, « le trait inimitable de Zeina Abirached offre un écrin de rêve à la sagesse poétique de Gibran », écrira Amin Maalouf.

Faite Chevalier des Arts et des Lettres par la France en 2017, Zeina Abirached est auteur « non pas de romans graphiques, mais de poèmes graphiques », comme l’a joliment dit l’historien Benoît Peeters.

Si, dans la veine de la trilogie de Pagnol, elle a commencé par écrire sa version à elle de La Gloire de mon père avec Le Jeu des hirondelles, puis, avec Le Piano oriental, sa propre version du second volet de la trilogie, Le Château de ma mère, à quand Le Temps des secrets de notre artiste ?

Quand les secrets de son incroyable talent poétique nous seront-ils révélés ?

Derrière la féminité assumée, l’élégance parisienne discrète mâtinée d’une légère touche orientale et la maîtrise d’un discours à la fois personnel mais ne dépassant pas les limites du politiquement correct, pointe l’adorable petite fille espiègle à la bouille ronde et aux boucles brunes indomptables que j’ai connue enfant…C’est dans une impasse, au 38, rue Youssef Semaani – une adresse que ses écrits rendront, par la suite, mythique – dans une demeure des années quarante aux hauts plafonds ornés d’étranges fresques, parmi les livres, les tentures, les tableaux et les tapis aux motifs entrelacés qui inspireront plus tard ses dessins, que Zeina Abirached est née.Située à Beyrouth, sur la ligne de démarcation d’un « Ring » meurtrier, cible privilégiée des francs-tireurs, la rue était...
commentaires (2)

Très intéressant! À noter que Benoît Peeters n'est pas historien mais écrivain, essayiste et spécialiste de la bede (surtout Tintin).

C Malek

15 h 43, le 21 janvier 2026

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Commentaires (2)

  • Très intéressant! À noter que Benoît Peeters n'est pas historien mais écrivain, essayiste et spécialiste de la bede (surtout Tintin).

    C Malek

    15 h 43, le 21 janvier 2026

  • j'ai lu d'un trait chère Nada cet excellent portrait à la plume savoureuse et au titre qui ne ment vraiment pas!

    May Parent du Chatelet

    16 h 07, le 08 janvier 2026

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