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Rachid el-Daïf  : Des montagnes âpres du Nord-Liban aux forums littéraires du monde, le parcours autodidacte d’un orfèvre de l’écriture

Derrière les succès littéraires à l’échelle internationale de cet écrivain austère et épicurien, complexe et audacieux, qui est le vrai Rachid ?

Rachid el-Daïf  : Des montagnes âpres du Nord-Liban aux forums littéraires du monde, le parcours autodidacte d’un orfèvre de l’écriture

Lorsque vous l’appelez pour lui parler du portrait que vous envisagez de faire de lui pour L’Orient littéraire, s’il vous exprime poliment sa confiance en votre plume, son inquiétude reste palpable. Vous sentez que votre légèreté joyeuse et le temps relativement court qui vous est imparti pour lire son œuvre abondante ne manquent pas d’angoisser l’écrivain qui est en lui !

C’est que Rachid el-Daïf est un perfectionniste qui croit moins à l’inspiration qu’au travail. Pouvant passer jusqu’à trois jours à trouver un seul mot, traquant le moindre cliché, recherchant la justesse de l’expression davantage que sa beauté formelle, cet adepte de l’écriture minimaliste pourrait faire sien le mot de Michel-Ange « la sculpture n’est qu’une élimination du superflu ».

C’est lui qui l’avoue : il ne lit pas un livre pour le plaisir ou pour connaître le fin mot de l’histoire comme tout un chacun, mais « uniquement pour percer le secret de l’écrivain ». Se nourrissant de multiples films, de la littérature du monde et de l’observation des êtres et des lieux, on peut dire de lui qu’il est en permanence en état de travail, comme un moine serait en état de prière.

Un moine ? On pourrait le penser lorsqu’il vous ouvre les portes de sa maison à Ehden. Dressée solitaire, comme sur un rocher, sur les hauteurs du village, sa vue plonge dans une vallée déchiquetée dans laquelle le seul bruit perceptible est celui du vent. Mais ces Hauts du Hurlevent nordistes, sommairement meublés, ne sont pas le seul signe – apparent – d’un caractère monacal. Son physique pourrait renforcer l’impression : El-Daïf (le maigre en arabe) avec son teint pâle, ses lèvres fines et son regard aigu inquiétant comme celui de certains saints, dégage d’emblée quelque chose de frugal, voire de spartiate que démentent ses romans d’un érotisme parfois cru.

Lorsque l’écrivain, désireux de planter le décor de votre portrait, vous fait visiter, à Zgharta, les venelles étroites de « haretna » comme il l’appelle, vous comprenez. Vous comprenez tout. L’enfance, dans les années cinquante, dans une famille de huit enfants, sept frères et une sœur, dormant dans une seule chambre avec leurs parents. Le rude labeur du père, agriculteur harassé aux mains noires. Le pain qu’on pétrit chez soi et la lessive quotidienne faite à la main par la mère. Et lui, avec ses frères, jouant pieds nus durant les vacances pour épargner la paire de souliers de la rentrée.

La visite de « Sahlet Kablen Beyk » comme on l’appelle ici, dans une appropriation significative de l’espace public, se poursuit sur des escaliers escarpés aux marches usées reliant des quartiers ennemis depuis des siècles. Devant de vieilles maisons abandonnées où poussent des herbes folles. Dans des ruelles ne menant nulle part où de vieilles femmes immobiles, en fichu, immuablement vêtues de noir, attendent, sur le seuil de leur bicoque, on ne sait quoi. Le retour du fils prodigue ou une vengeance longtemps espérée contre un ennemi. Cet ennemi dont le nom n’est jamais prononcé, désigné seulement par « un qualificatif, un pronom, une image, un silence, un geste ».

Et partout, partout, le souvenir du sang qui a coulé. Pour un regard échangé entre une épouse et un voisin, un soupçon de truquage d’une élection, ou pour laver l’offense faite au beyk protecteur du clan. Au point que les mères de Zgharta en arrivent à former pour leurs fils le souhait qu’ils ne grandissent jamais. Pour ne pas risquer qu’ils soient tués dans une vendetta.

C’est dans ce Corleone sicilo-libanais bien moins riant que ne le décrivent les opérettes enjouées des Rahbani, dans cette rude montagne encore rudimentaire qu’on croyait relever de la mythologie, que le petit Rachid grandit. Fréquentant « El-Ma‘aref » comme on disait, l’école publique du village jouxtant l’église de la place, il échoue au certificat d’études à cause d’une note éliminatoire en dictée française. Tout bonnement, faute d’un professeur de français à l’école !

Sa mère, analphabète, rêve pour lui d’un métier où il aurait, contrairement à ses frères aînés mécaniciens, « les mains propres » et un salaire fixe de fonctionnaire qui tomberait pile, chaque fin de mois, lui évitant de vivre de la récolte aléatoire des olives. Il s’y attellera, se découvrant des dons pour les études qu’il poursuivra jusqu’au bac, passé à Tripoli en 1965. C’est là qu’il découvrira la pensée progressiste, les écrits marxistes et la littérature du Parti syrien national social et qu’il lira tout Antoun Saadé.

Après des études de lettres arabes à l’Université libanaise, il s’installe à Paris où il obtient, sous la direction d’André Miquel, un doctorat en lettres modernes, suivi d’un DEA de linguistique, matière qu’il ne cessera, toute sa vie, d’interroger et de modeler. Durant ce séjour, il sera non seulement influencé, comme tant d’autres, par la révolte estudiantine de mai 68, mais s’imprègnera aussi du structuralisme et s’initiera au « nouveau roman ». Il épousera une sociologue française arabisante dont il aura un fils qu’il prénommera Ounsi. En hommage au poète Ounsi el-Hajj qui publia dans le Nahar son premier poème ?

Dans l’air du temps et dans la logique de son histoire personnelle, il adhérera, en 1972, au Parti communiste libanais et militera pour la cause palestinienne. Cela le contraindra à se réfugier durant la guerre à Beyrouth-Ouest où, au cours d’un bombardement, il sera grièvement blessé à l’épaule, échappant de justesse à la mort.

La scène onirique de sa propre mort est relatée dans un passage hallucinatoire de l’un de ses romans : « J’étais torse nu. Mon bras droit était coupé à la hauteur de l’épaule. Je ne portais pas de chemise, ni rien… Je me rendais à la porte… Je l’ouvris de la main gauche… Et je ne me souviens plus de rien. J’ai été tué immédiatement. Ils ont dû avoir peur de moi, alors ils m’ont tué… Comment est-ce possible, alors que le concierge ne portait pas d’arme ?… Pourtant je l’ai vu, de mes yeux vu… Pourquoi irais-je mentir alors que je suis mort ? » (Passage au crépuscule).

Après la guerre, revenu du marxisme – dont l’idéologie rationnelle, constate-t-il, est inapte à expliquer le chaos de la guerre libanaise –, il enseigne la littérature arabe à l’Université libanaise et à l’Université américaine de Beyrouth dans laquelle il dispense jusqu’à aujourd’hui un cours à l’intitulé qui le décrit bien : « Creative writing » (Écriture créative).

En effet, sur la créativité de son écriture, qualifiée de post-moderne, les commentateurs sont unanimes : Rachid el-Daïf, « figure marquante de la littérature arabe contemporaine, a construit un univers littéraire d’une authentique singularité ».

Traduits dans plus de quatorze langues, ses romans aux titres percutants – il maîtrise comme nul autre l’art des intitulés – ont été adaptés au théâtre : Qu’elle aille au diable Meryl Streep par Mohamed Kacimi en 2008 au Théâtre du Rond-Point à Paris et Fais voir tes jambes, Meryl Streep en 2009 à Bruxelles. Le cinéma n’est pas en reste : un film adapté de son roman Passage au Crépuscule, sorti à Genève en 2001 et diffusé à la Télévision suisse romande, a été réalisé par le suisse Simon Edelstein et un autre film tiré de son roman Al-Mustabid a été réalisé en 2002 par Bahij Hojeij, sous le titre La Ceinture de feu.

Si plusieurs travaux universitaires ont eu pour thèmes l’œuvre de Rachid el-Daïf, on peut trouver une analyse plus approfondie de son approche littéraire singulière dans deux ouvrages de spécialistes : L’Univers romanesque de Rachid el-Daïf et la Guerre du Liban d’Edgard Weber (2001) et Rachid el-Daïf. Le roman arabe dans la tourmente de la modernisation, sous la direction de Katia Ghosn (2016).

L’intérêt pour son œuvre, par-delà le Liban et même le monde arabe, ne se justifie pas seulement par la modernité de son style. Certes, sobre, fait de peu de mots et de phrases courtes, tantôt allusif, tantôt direct, voire cru et sans fioritures, « el-Daïf ayant pour bête noire al-balagha ou l’éloquence arabe », son style, prenant l’exact contre-pied de la poétique redondante emphatique arabe, ne pouvait que séduire tant la jeunesse arabe qu’un lectorat occidental.

Cependant son succès et les prix littéraires obtenus s’expliquent surtout par le fait que ses romans abordent, de front, dans leur complexité et leurs « nœuds » inextricables, tous les tabous et les tourments de l’homme oriental : la sexualité et le rapport à la femme « explorant, entre la maman et la putain, les attentes contradictoires dont le corps féminin est investi et la schizophrénie qui en découle dans le monde arabe » (les deux romans Meryl Streep), la filiation, la paternité et la recherche frénétique de l’identité (Learning English), l’engagement militant, les désillusions de la modernité et la guerre définie comme une protestation contre la mort (Cher Monsieur Kawabata).

Derrière les succès littéraires à l’échelle internationale de cet écrivain austère et épicurien, complexe et audacieux, qui est le vrai Rachid ?

L’auteur nous en donne lui-même la réponse (Ounsi joue avec Rita) :

« Le garçon se tenait debout devant le miroir. Il appela son père et lui demanda :

Qui est le vrai : celui-ci (et il se désigna lui-même) ou celui-là (et il désigna celui qui apparaissait dans le miroir) ?

Son père lui répondit… : c’est toi le vrai…Dans le miroir, c’est ton image. »

Lorsque vous l’appelez pour lui parler du portrait que vous envisagez de faire de lui pour L’Orient littéraire, s’il vous exprime poliment sa confiance en votre plume, son inquiétude reste palpable. Vous sentez que votre légèreté joyeuse et le temps relativement court qui vous est imparti pour lire son œuvre abondante ne manquent pas d’angoisser l’écrivain qui est en lui !C’est que Rachid el-Daïf est un perfectionniste qui croit moins à l’inspiration qu’au travail. Pouvant passer jusqu’à trois jours à trouver un seul mot, traquant le moindre cliché, recherchant la justesse de l’expression davantage que sa beauté formelle, cet adepte de l’écriture minimaliste pourrait faire sien le mot de Michel-Ange « la sculpture n’est qu’une élimination du superflu ».C’est lui qui l’avoue : il ne lit...
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