Sur les pages vélin du carnet de cuir sur lequel vous prenez rituellement des notes lors de vos entretiens avec vos héros du jour – entretiens que vous tenez à mener chez eux –, vous retrouvez, sous la rubrique « Karim Émile Bitar », comme les traces d’un crime, des traînées de chocolat… Oui, oui, de chocolat…
C’est un signe, et il vous fait sourire. Signe de la gourmandise joyeuse de l’hôte… et de son invitée à qui le charmant intellectuel avait, à sa grande joie, préparé, dans son bureau, un véritable « quatre-heures » ! Un goûter d’écolier autour d’un gâteau au chocolat d’anthologie, œuvre de son pâtissier beyrouthin quasi séculaire préféré, madeleine de Proust d’une enfance dont il n’a sans doute jamais vraiment fait le deuil…
Une enfance que l’on retrouve dans son visage de chérubin souriant aux joues fraîches surmontées d’un large front de penseur. Un visage dans lequel les traits ronds de l’âge tendre le disputent à la noblesse patricienne d’un Philippe Noiret blond qui serait sur le point de succomber aux plaisirs coupables de la vie…
Pour autant, Karim est, avant tout, un « fils de », connu et « reconnu » dans son pays comme tel. Le fils d’Émile Bitar, celui dont il porte filialement, pieusement, fidèlement le nom au cœur du sien. Un père qui jouit, dans le cœur des citoyens de sa génération, au-delà des années qui passent, d’une estime et d’une affection inédites dans le paysage sociopolitique libanais.
Et ce n’est que justice. Car ce médecin, né – clin d’œil du destin – dans le village d’un saint, le Kfifane de Nehmetallah al-Hardini, malgré son renom et ses charges de professeur à la Faculté française de médecine, de chef du service de rhumatologie à l’Hôtel-Dieu de France et de vice-recteur de l’Université Saint-Joseph, aura toujours exercé son métier comme un sacerdoce, attentif aux plus démunis qu’il soignait gratuitement. Nommé ministre de la Santé en 1970 dans le gouvernement de Saëb Salam, dit « gouvernement des jeunes » et cofondateur du Parti démocrate, il incarnait l’image radieuse et porteuse d’espérance d’un Liban réformé et moderniste, soucieux du respect des lois, des droits de l’homme et de la justice sociale.
Comme de droit ( !) dans un pays miné par le confessionnalisme et la corruption, l’aventure ne durera pas. Émile Bitar démissionnera avec fracas de son poste ministériel, à l’issue d’une bataille qu’il aura menée en vain contre les mafias du monopole des médicaments. Édouard Saab, dans son éditorial de L’Orient-Le Jour, titrera : « Le savoir lâché par le pouvoir ! »
Comment dès lors, lorsqu’on porte un tel nom composé, pourrait-on, devenu adulte, demeurer indifférent à la res publica ?
Pour l’heure, après le décès prématuré de son père alors qu’il n’avait que quinze ans, il est élevé dans le cocon affectueux d’une mère « héroïne » à laquelle il restera, toute sa vie, très attaché. Confronté très jeune à la mort et aux affres des premières années de guerre au Liban, le petit Karim sera envoyé poursuivre ses études à Paris, au lycée Saint-Louis de Gonzague.
Pour ce rêveur mélancolique au profil de premier de classe, la trajectoire académique d’excellence se poursuivra entre la France et le Liban. Pour autant, il refuse d’être qualifié de franco-libanais, se considérant à la fois pleinement libanais et pleinement français, à la fois enraciné et cosmopolite, capable de s’intégrer sans perdre ses racines. Il gardera d’ailleurs de sa vie en France la légèreté fluide d’un accent français saccadé, mais coulant de source, mâtiné des inflexions ensoleillées chantonnantes de la Méditerranée.
Il fera Sciences Po et l’ENA, promotion Cyrano de Bergerac dont il a sans doute emprunté le panache ! Puis, insatiable de savoir, des études de droit, d’histoire et de relations internationales à la Sorbonne et à McGill, ainsi qu’une année senior à Harvard.
Mais ce ne sont pas ses seules études, quoique prestigieuses, qui expliquent le brio intellectuel du personnage. Certes, Bitar est l’auteur d’un grand nombre d’articles dans Le Monde et Libération, et de plusieurs chapitres d’ouvrages académiques de qualité. Il a été le premier directeur de rédaction étranger de la revue des anciens de l’ENA, ENA Hors les murs, dont il a piloté plus de 130 numéros. Il a codirigé avec Robert Fadel, en 2007, l’ouvrage Regards sur la France dans lequel trente spécialistes internationaux de renom ont dressé le bilan de santé de l’Hexagone. Enfin, cet admirateur du général de Gaulle a aussi codirigé, en 2015, avec Clotilde de Fouchécour, un ouvrage collectif imposant, Le Cèdre et le Chêne. De Gaulle et le Liban, analysant les relations diplomatiques liant, durant plus de quarante ans, de 1929 à 1970, le Général et le Liban.
Cependant, plus que l’écriture maîtrisée avec élégance, Karim Émile Bitar est, par nature, sui generis, le maître incontesté de la parole. Ceux qui l’ont écouté, quel que soit le cadre ou le sujet abordé, s’émerveillent d’une prise de parole d’une grande aisance, donnant à son auditoire l’impression que ses idées peinent à suivre ses mots. Devancée, sa pensée n’a plus d’autre alternative que de hâter le rythme afin de pouvoir rattraper ses paroles !
De cette course haletante parole/pensée, Bitar n’est que l’arbitre. Un arbitre qui s’exprime de mémoire, sans jamais consulter un papier ou lire un seul document. L’exercice est époustouflant et, malgré la réelle simplicité et la modestie du conférencier, le public en sort proprement ébloui !
Ce n’est pas le seul public profane que cette éloquence éblouit : à 26 ans seulement, Karim Émile Bitar deviendra, à l’Assemblée nationale française, le champion du prestigieux tournoi de France d’art oratoire opposant les élèves des grandes écoles. Après un discours qualifié par le jury de « brillant, émouvant et humoristique », il remportera le trophée, permettant ainsi pour la première fois à l’ENA, son école, de l’emporter sur Polytechnique ! Quelque chose de l’enfant prodige…
Il était dès lors normal qu’il devienne le chouchou des médias qui le consultent souvent (jusqu’à 3 000 interventions médiatiques !) à la moindre des crises politico-militaires qui secouent le Liban, le Moyen-Orient ou le monde. Fin analyste, prompt à la synthèse, homme d’ouverture et de dialogue, pluridisciplinaire doté d’une immense culture politique, sociale, littéraire et historique (la petite et la grande histoire, « la première déterminant souvent la seconde », dit-il), il est celui qui peut résumer à un public lambda, en quelques brèves minutes d’antenne, le plus complexe des conflits mondiaux.
Cette aisance, il ne l’a pas seulement acquise dans les livres et les amphithéâtres des universités. Désireux de « ne pas être enfermé dans l’image d’un universitaire poussiéreux », il a joint, dans sa carrière, la recherche à l’action, le public au privé : il a ainsi été, pendant cinq ans, chargé de mission pour le groupe CANAL+, exercé auprès de la Commission des Affaires étrangères du Parlement européen, et est fréquemment consulté par divers ministères en Europe dont il a l’oreille.
S’il est capable de réponses percutantes, c’est aussi parce qu’il dispose d’un large répertoire de citations dont il sait parfaitement faire usage. Ce réflexe, il l’applique aussi lorsqu’il est interrogé sur sa vie privée. Autant il est disert sur la chose publique, autant il se montre réservé sur sa vie personnelle. Avec un sourire désarmant, sans jamais se rebiffer ou vous rembarrer, cet angoissé joyeux s’en sort élégamment par une jolie pirouette, une citation de circonstance ou un rapprochement littéraire inédit, préservant ainsi tous ses mystères…
Cet adepte d’Épicure plutôt que des Stoïciens, d’Athènes plutôt que de Sparte, à l’humour vif et percutant – un humour qui est, selon Romain Gary, « l’arme blanche des hommes désarmés » –, travaille dans une sorte de désordre créatif séduisant. Dans son bureau aux meubles anciens sombres, aux lumières tamisées et aux fauteuils profonds incitant à la lecture et à la réflexion, les livres s’empilent sur les tables, jonchent le sol et cohabitent joyeusement avec les tableaux anciens hérités de son père. L’antre d’un intellectuel foisonnant, adepte d’une forme de chaos assumé et curieux de tout…
Cela ne l’empêche pas de se déclarer, sur l’échiquier politique, libéral social et « droit-de-l’hommiste », selon la vilaine terminologie en vogue. Une optique conciliant liberté politique, justice et développement social, privilégiant l’institution à « l’homme fort » et ayant pour objectif de « sculpter la statue de l’État ».
En réalité, même s’il pourrait s’en défendre, Bitar reste un indéfectible optimiste pour qui « spes non confundit » ou « l’espérance ne déçoit pas ». Il est celui pour qui la volonté de réforme et l’éducation à la citoyenneté sont, à terme et de manière « incrémentale » (un terme qu’il affectionne), salvatrices et pourraient construire, selon le modèle européen, un schéma de société à la fois efficace et sécurisant.
En somme, « les morts gouvernant les vivants », n’est-il pas la version 2026 de l’Émile Bitar des années 70 ?
La réalité est plus nuancée : dépassant la théorie freudienne de la nécessité de l’assassinat symbolique du père afin de s’affranchir de sa toute-puissance et de construire son propre surmoi, Karim, conscient du fait que « son patrimoine immatériel est son père », aura réussi à intégrer son géniteur à son image, sans que cette imago paternelle ne l’écrase.
Un pari difficile que seule l’affection filiale d’un orphelin nostalgique aura permis de relever.