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Maylis de Kerangal : l’écriture au rythme des marées


Maylis de Kerangal : l’écriture au rythme des marées

«C’est ici un rivage de galets plus ou moins gris, différemment calibrés mais issus d’une même histoire lithique, une histoire de temps long, de temps déraisonnable – sédimentation, dissolution, migration. » Jour de ressac de Maylis de Kerangal emmène le lecteur dans une quête plurielle, entre l’investigation policière, l’archéologie des souvenirs et le charme aussi inattendu que saisissant de la ville du Havre. En fouillant dans sa mémoire pour tenter de se rappeler l’identité d’un homme dont on lui a demandé de reconnaître le corps, l’héroïne retrouve les échos sensoriels de sa jeunesse, la sédimentation historique de sa ville natale et le souffle de la mer. Après de nombreux romans, marqués par le style vif et dense de l’autrice, Jour de ressac raconte le périple intérieur d’une jeune femme qui explore sa ville natale pour mieux comprendre son passé et pour interroger le présent. Une fois de plus, Maylis de Kerangal, fidèle à son lectorat libanais, sera au rendez-vous de Beyrouth Livres, une ville qui lui est familière, et qui tisse des liens souterrains avec Le Havre.

Dans quelle mesure la mer et ses marées influent-elles sur votre écriture et la façon de moduler la syntaxe ?

Le choix d’inscrire ce roman dans cette ville de bord de mer ne se lit pas seulement dans la narration mais aussi dans la texture, le rythme de la phrase, la présence de la mer se perçoit dans toutes ses dimensions. Elle est présente dans une forme assez organique, cette notion de ressac qui travaille tout le roman. C’est cette espèce de mouvement de retour que fait la mer quand elle est projetée sur un rocher, quand elle rencontre un obstacle et qu’elle va en arrière. C’est un mouvement toujours assez violent, et ce mouvement liquide est aussi une force : il structure tout le livre, construit sur la figure du retour. Les éléments importants du livre sont toujours visités deux ou trois fois, ils font eux-mêmes l’objet d’un ressac : l’histoire d’amour est tout d’abord évoquée dans la douleur, puis dans la lumière. Les rencontres font l’objet de deux ou trois temps : il y a cette idée que les choses reviennent, sans cesse, de même que le sentiment de destruction, les guerres.

Il y a aussi cette notion de rythme et de caprice : la mer intervient lorsqu’elle vient frapper la narratrice, quand elle se prend cette vague sur la digue. C’est une eau qui vient lui rafraîchir la mémoire et éclaircir ses souvenirs. La mer intervient à plusieurs reprises, en tant que structure poétique et organique du livre, et dans des motifs, comme celui du port, du narcotrafic, des échanges. Tendu entre l’horizon et la ville, le livre trouve un peu sa voie.

Comment avez-vous articulé le mouvement de va-et-vient entre la transformation de la ville et celle de la narratrice ?

C’est un peu le jeu des marées, ça recouvre, ça découvre, ça révèle et ça opacifie. Ce qui m’intéresse, quand l’héroïne revient dans cette ville, c’est la manière dont elle va ressaisir les éléments de son passé. Elle va de place en place, c’est un peu cette littérature de retour, comme dans L’Odyssée où on va d’île en île, là elle va de place en place. Elle recartographie sa mémoire et sa vie, et à chaque fois la ville réapparaît, c’est dans ces moments-là que l’histoire de la ville vient s’incorporer à sa propre mémoire. C’est aussi cette idée que nos existences prennent corps dans des espaces qui influent sur elles : on n’est jamais détaché des lieux où l’on vit. Cette espèce d’influence est aussi liée au fait que cette ville a eu cette histoire-là, celle de la destruction, du traumatisme d’une ville entièrement rasée, qui devient comme une ville fantôme. Ce traumatisme-là vient rencontrer d’autres ruines qui sont celles qu’elle a dans sa mémoire. Elle aussi a ses petites ruines, cette histoire d’amour, ce bateau qu’elle baptise, qui la reconnecte à son père mort…

Il y a un jeu de résonance, entre ce trajet qu’elle effectue et ce portrait de ville. C’est comme si la ville lui renvoyait un peu son portrait.

Au fil de sa quête, ne découvre-t-elle pas une forme de rémanence de son environnement ?

C’est une intuition dès les premières pages, quand elle se demande si ce sont les lieux qui changent, ou bien notre regard sur eux. C’est un peu contre-intuitif, mais il y a beaucoup d’éléments qui font qu’on peut reconnaître un lieu. On a souvent tendance à repérer, dans une forme de lamento intérieur, et à déplorer, ce qui n’est plus là, ce qui a été remplacé, et on ne voit pas ce qui a survécu : un climat, une lumière, la légèreté de l’air, l’idée qu’on se sent quelque part quand on débarque parce qu’on reconnaît une odeur. Cela vient beaucoup par le corps. J’avais envie de poser cet élément, parce que les personnes qui ont tout perdu, et qui aujourd’hui encore vivent le traumatisme de la défiguration et de la perte totale de leur ville, de leur immeuble, ça me touche énormément. Et cela d’autant plus quand on la met en regard de la possibilité de reconnaître un lieu malgré tout. C’est presque plus fort que le sentiment plus convenu de la tristesse. Sur un boulevard, la narratrice se dit que quelque chose a survécu, qui tient au souvenir même, et aux existences qui s’y sont tracées et qu’on peut encore ressaisir.

Le roman esquisse-t-il l’idée d’une sororité des villes détruites ?

Je suis venue une première fois à Beyrouth en 1992, la ville était en ruines, et cette expérience m’a beaucoup marquée. Ensuite j’y suis retournée plusieurs fois, et j’ai eu ce sentiment de ce qui survit, qui réside peut-être dans l’humidité de l’air sur la corniche, dans les mêmes pratiques qu’on retrouve comme les vendeurs ambulants : on a le sentiment que tout a changé, mais notre corps reconnaît quelque chose, et c’est très fort.

Cette sororité des villes détruites me permet, en parlant des ruines du Havre, anéanti en septembre 1944, d’inscrire mon récit dans un temps où les villes continuent de l’être ; Gaza, Kharkiv, Marioupol… Ces images de gravats et de destruction ont cela de terrible qu’elles se confondent dans un continuum qui les relie entre elles.

En évoquant le « puissant mécanisme créateur d’histoires », qui caractérise la narratrice, est-ce un clin d’œil à votre posture d’écrivaine ?

Ce qui m’intéresse dans la littérature, c’est le fait de raconter une histoire, ce qui peut suggérer que le roman peut être un outil presque optique pour voir la réalité, pour la saisir, la déplier, aller la sonder, la représenter. La narratrice a ce penchant pour les histoires, elle dit aussi que le rapport à la fiction existe en chacun de nous : il vient de très loin. Les sociétés ont commencé à exister à partir du moment où les êtres humains se sont raconté des histoires qui les ont reliés. Cela reste à la fois très archaïque et très puissant. Il y a un aspect inépuisable, parce que c’est très difficile de raconter une histoire, dans le fait d’aller ramasser des visages, des scènes, des images, des personnages qui nous permettent de nous relier aux autres.

Les passerelles entre la narratrice et moi sont assez nombreuses. J’ai grandi dans cette ville que je considère comme la matrice de mon travail. Elle a une grande puissance romanesque, comme tous les ports et les villes avec des horizons, c’est une ligne tendue qui renvoie souvent à l’absence et la mort, mais aussi à des promesses.

Quel est votre programme à Beyrouth ?

Dans le cadre de la Biennale d’Aix-en-Provence, nous avons écrit un texte avec Camille Ammoun, Hyam Yared et Charif Majdalani, intitulé « Beyrouth rivage », que nous allons proposer au public de Métro al-Madina le 24 octobre à 20h. En deuxième partie de soirée, je participerai à une rencontre avec notamment Charles Berberian, au cours de laquelle je vais lire des extraits de Jour de ressac.

Le 25 octobre à 10h30, sur le campus de l’ESA, je vais faire une lecture de mon dernier texte, La Valise noire, de la collection Fléchette ; c’est une collaboration avec le musée Albert Kahn, de Boulogne-Billancourt. Enfin, le 26 octobre, une lecture et une discussion sont prévues dans le cadre de l’association Bibliothèques Sans Frontières, avec notamment Nicolas Mathieu et Augustin Trapenard, qui parraine l’association. J’aime beaucoup Beyrouth et j’ai à cœur de revenir chaque fois que je le peux. J’apprécie aussi la formule que Mathieu Diez a mise en place, qui a transformé le grand Salon du livre en festival afin de permettre des lectures, des performances, et de donner la possibilité de partager différemment notre travail.

Maylis de Kerangal au festival :

Beyrouth Rivages, vendredi 24 octobre à 20h, Métro al-Madina.

Lecture de La Valise noire, samedi 25 octobre à 10h30, ESA (Amphithéâtre Fattal).

Conférence et lecture avec Bibliothèques Sans Frontières, dimanche 26 octobre à 11h, ESA (Grande Scène).

Jour de ressac de Maylis de Kerangal, Verticales, 2024, 256 p.

«C’est ici un rivage de galets plus ou moins gris, différemment calibrés mais issus d’une même histoire lithique, une histoire de temps long, de temps déraisonnable – sédimentation, dissolution, migration. » Jour de ressac de Maylis de Kerangal emmène le lecteur dans une quête plurielle, entre l’investigation policière, l’archéologie des souvenirs et le charme aussi inattendu que saisissant de la ville du Havre. En fouillant dans sa mémoire pour tenter de se rappeler l’identité d’un homme dont on lui a demandé de reconnaître le corps, l’héroïne retrouve les échos sensoriels de sa jeunesse, la sédimentation historique de sa ville natale et le souffle de la mer. Après de nombreux romans, marqués par le style vif et dense de l’autrice, Jour de ressac raconte le périple intérieur d’une jeune...
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