Khaled el-Enany, nommé directeur général de l'Unesco le 6 octobre 2025. Photo Joël Saget/ AFP
Le lundi 6 octobre, le conseil exécutif de l’Unesco l’a désigné pour devenir son directeur général pour les quatre prochaines années. Élu par une écrasante majorité de 55 voix contre 2 pour son concurrent – le Congolais Firmin Édouard Matoko, ancien sous-directeur de l’Unesco –, Khaled el-Enany, 54 ans, ancien ministre des Antiquités et du Tourisme en Égypte (2016-2022) prendra officiellement ses fonctions le 14 novembre prochain. Il deviendra ainsi la première personnalité originaire d’un pays arabe à prendre les rênes de l’institution onusienne.
Le vote du conseil exécutif devrait être formellement entériné le 6 novembre lors de la réunion de la conférence générale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture à Samarcande (Ouzbékistan).
Une nomination qui a bénéficié de forts soutiens internationaux
S’il a bénéficié de forts soutiens internationaux (notamment de l’Union africaine et de la Ligue arabe), la capacité du nouveau directeur à gérer des crises internationales complexes, notamment politiques, sera cependant scrutée.
Avec son profil mixte d’universitaire et de gestionnaire public, augmenté d’une expérience internationale et sa francophonie affirmée (il a reçu en septembre 2025, l’insigne de chevalier de l’ordre national de la Légion d’honneur), M el-Enany dispose d’éléments de force. D’autant qu’il a fait ses preuves dans des domaines aussi variés que l’enseignement, la recherche scientifique, la culture, le tourisme, la gestion, le service public et les relations internationales.
Égyptologue reconnu pour son expertise et son engagement dans l’enseignement, il a rejoint depuis plus de trente ans le corps enseignant de l’Université publique d’Hélouan, où il dispense des cours axés sur la civilisation, l’archéologie et l’épigraphie de l’Égypte ancienne. Il a également collaboré pendant une quinzaine d’années avec l’Institut français d’archéologie orientale du Caire (IFAO).
Figure de premier plan de l’égyptologie
Natif de Gizeh, Khaled Ahmad el‑Enany Ali Ezz s’éveille au passé pharaonique prestigieux de l’Égypte dès sa prime jeunesse. Scolarisé dans un établissement de langue française, il suivra, après le bac, des études d’égyptologie au Caire avec l’intention de devenir guide touristique. Une activité qu’il pratiquera au tout début de sa carrière et qui suscitera chez lui la curiosité et l’appréciation de la diversité culturelle. Grâce à l’obtention d’une bourse d’études, il ira poursuivre un doctorat en France, à l’Université Paul Valéry (Montpellier III).
« Parti dans l’objectif de décrocher un diplôme », il retournera dans son pays avec la ferme ambition de « devenir égyptologue », confiait-il en 2016 au magazine Sciences et avenir. Ajoutant : « J’ai aimé la recherche, j’ai été impressionné par le niveau de mes collègues français, leur passion pour leur discipline. Cela m’a complètement changé. »
Au fil de ses publications dans des revues et collections spécialisées internationales, Khaled el-Enany devient une figure de premier plan de l’égyptologie, largement reconnue par la communauté scientifique. Membre d’honneur de la Société française d’égyptologie et membre correspondant de l’Institut archéologique allemand, directeur du musée national de la civilisation égyptienne et du musée égyptien du Caire, il entrera au gouvernement en 2016 en tant que ministre des Antiquités. Un poste qu’il occupe jusqu’en 2019 et dans lequel « il se distinguera par sa capacité à allier rigueur scientifique et pragmatisme », lui reconnaissent ses soutiens comme ses détracteurs. Il dirigera, par la suite, le ministère du Tourisme et des Antiquités pendant deux ans après la fusion des deux portefeuilles.
Parmi ses hauts faits d’armes au cours de ses mandats ministériels : la supervision de la construction et de la rénovation de plusieurs musées, dont le musée national de la civilisation égyptienne (qui abrite depuis 2021 une dizaine de momies royales, dont celle de Ramsès II ) réalisé en collaboration avec l’Unesco, en plus du grand musée égyptien, l’un des plus vastes musées du monde, dont le coût est estimé à environ un milliard de dollars américains.
Il a également à son actif un nombre conséquent de projets de restauration menés sur des sites archéologiques, des monuments, des palais et des édifices religieux historiques, notamment la mosquée d’al-Azhar, des églises et des monastères coptes sur l’itinéraire du « Voyage de la Sainte-Famille », ainsi que des monuments juifs, comme la synagogue Eliyahou Hanavi à Alexandrie.
Une ombre au tableau cependant : son mandat a vu s’amorcer de grands travaux de développements urbains en 2020, ayant conduit à des destructions dans « la Cité des morts », une nécropole historique du Caire. L’expulsion d’habitants précaires et le déplacement de dépouilles mortelles de ce site inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco avaient suscité de vives critiques, que son ministère avait rejetées en assurant à l’AFP n’avoir « procédé à aucune destruction de monuments », seulement « des tombes contemporaines ».
En dépit de certaines réserves, son passage en tant que ministre en Égypte a, néanmoins, été globalement salué, dans une période où ce secteur majeur de l’économie du pays, grand pourvoyeur d’emplois et de devises, avait été ébranlé par de sanglants attentats du groupe État islamique en 2017 et 2018, puis par la pandémie de Covid-19 en 2020.
« Moderniser l’Unesco »
Durant sa campagne, Khaled el-Enany a promis de moderniser l’Unesco, de renforcer la coopération entre les États membres, et de préserver son rôle comme espace de dialogue et de solutions. Il apportera, assure-t-il à l’AFP, un « regard nouveau » et le savoir-faire tiré de sa carrière passée « sur le terrain » pour donner à l’organisation « plus de visibilité et plus d’impact ».
Dans un contexte marqué par une crise de légitimité, des accusations de politisation et le retrait annoncé des États-Unis, le nouveau directeur entend recentrer l’Unesco sur ses missions fondamentales. À cet effet, il propose une direction plus transparente, inclusive, « tournée vers les États membres, les peuples et la culture comme outil de dialogue ».
Déterminé à dépolitiser les débats, el-Enany – décrit par un ancien membre de l’Unesco comme « ayant le profil du parfait administratif qui répond aux exigences de l’institutionnel » – souhaite privilégier les approches techniques et construire le consensus. Face aux défis budgétaires posés par le désengagement de certains pays donateurs, il affirme vouloir faire du financement une priorité, misant sur les contributions volontaires, les partenariats publics-privés et des mécanismes innovants comme les échanges de dette. Il s’engage également à œuvrer au retour des États-Unis au sein de l’organisation, poursuivant les efforts amorcés par l’ancienne directrice de l’organisation Audrey Azoulay.
Réagissant à sa nomination, le président égyptien Abdel Fattah el-Sissi a souhaité dans un communiqué « le meilleur au Dr el-Enany pour accomplir sa noble mission. C’est une réussite historique qui s’ajoutera au bilan diplomatique et culturel de l’Égypte et aux réalisations des peuples arabes et africains », a-t-il déclaré.
Avec Khaled el-Enany à la tête de l’Unesco, on peut légitimement s’attendre à ce que l’organisation renforce son rôle dans les régions arabes et africaines, en matière de patrimoine et d’éducation comme levier de développement.



