« Il n’y a point de patriotisme sans liberté, point de liberté sans vertu, point de vertu sans citoyens ; formez des citoyens, et vous aurez tout ce qu’il vous faut. » (Jean-Jacques Rousseau).
Selon Bergson, la conscience opère comme un pont dynamique entre le passé et l’avenir, animée par un mouvement perpétuel. Ce mouvement naît d’une tension fondamentale entre la continuité de notre vécu et l’appel de la nouveauté. La conscience ne se contente pas de conserver le passé : elle y puise activement, opérant une sélection guidée par les exigences du présent. Ainsi, par cette élaboration du passé face aux défis inédits de l’instant, la conscience introduit une discontinuité créatrice. Elle fait émerger une action originale, qui ouvre sur un avenir véritablement neuf, irréductible à la simple répétition de ce qui a déjà été.
De la même manière que l’individu construit sa continuité en se référant sélectivement à son passé pour inventer et innover face au présent tout en regardant vers l’avenir, une communauté ou une nation peut être pensée comme porteuse d’une conscience collective. Celle-ci puise dans la mémoire partagée, qui joue le rôle de réservoir symbolique, mais elle ne se contente pas de répéter puisqu’elle réorganise, sélectionne et innove pour répondre aux défis du présent. Ainsi, la « conscience nationale » se déploie dans une tension analogue à celle de la conscience individuelle, entre fidélité sélective au passé et invention de l’avenir.
Or, lorsque l’on transpose cette définition au registre collectif, celui de la conscience nationale au Liban, l’articulation de la mémoire et du présent singulier qu’elle suppose semble compromise. La mémoire nationale, loin de constituer un réservoir commun dans lequel la conscience collective pourrait puiser de manière sélective, apparaît fragmentée en récits partiels et parfois contradictoires, chacun porté par une confession ou un groupe politique confessionnel. Ce morcellement entrave la possibilité d’un travail de sélection orienté vers la nouveauté, car le passé ne se donne pas comme un héritage partagé, mais comme une pluralité de mémoires concurrentes et parfois hostiles qui paralysent l’action créatrice. Dans un tel contexte, le présent n’est pas vécu comme l’occasion d’une invention commune de l’avenir, mais comme un champ de reproduction des clivages hérités. Ainsi, là où, selon Bergson, la conscience devrait dépasser le passé pour faire surgir un avenir original, la conscience nationale libanaise demeure prisonnière d’un rapport conflictuel à son histoire, incapable de transformer le souvenir en moteur d’une action novatrice.
Cette situation négative se nourrit par le discours politique confessionnel qui se construit incessamment autour de la référence constante aux traumatismes historiques qui fonctionne comme un mécanisme essentiel de perpétuation du statu quo et d’entrave à l’émergence d’une conscience nationale unifiée, et par le système confessionnel lui-même qui enferme le jeu politique dans un cadre structurellement tourné vers le passé et ouvert à un risque de paralysie permanente. Ce système institutionnalise une mémoire sélective des violences, transformant l’histoire en une ressource politique instrumentalisée pour alimenter une méfiance interconfessionnelle. En cultivant une mémoire victimaire exclusive, les élites confessionnelles justifient leurs positions par la crainte de voir se répéter les erreurs du passé, instaurant un climat de peur qui favorise le repli identitaire et la loyauté verticale envers la féodalité politique plutôt qu’un engagement horizontal envers la collectivité nationale.
Cette dynamique est verrouillée à la fois par les règles du jeu politique et par la transformation des rites religieux. D’une part, la répartition confessionnelle du pouvoir, en faisant de chaque leader le gardien des intérêts de sa confession, rend toute décision majeure otage d’un équilibre des veto et de logiques de défiance réciproque. Le système n’encourage pas la recherche d’un intérêt général tourné vers l’avenir, mais bien la défense acharnée d’acquis sectoriels perçus comme des remparts contre une menace historique. Ainsi, la politique se trouve structurellement orientée vers la gestion des craintes héritées du passé, condamnant le pays à une paralysie quasi systémique.
D’autre part, les rites religieux, au lieu de constituer un langage symbolique universel et rassembleur, deviennent des marqueurs d’appartenance confessionnelle et se chargent de significations politiques implicites. Ce glissement transforme le religieux en outil de rivalité et le politique en prolongement du théologique, enfermant chaque confession dans une identité héritée et sacralisée. Dès lors, la mémoire collective ne peut s’unifier, car chaque groupe relit le passé à travers ses propres codes rituels. En définitive, le système confessionnel, soutenu par cette instrumentalisation du religieux, paralyse la capacité collective à se projeter dans l’avenir et à répondre aux exigences du présent.
Pourtant, cette impasse, si profonde soit-elle, n’a rien de définitif. Le pont dynamique de la conscience collective, aujourd’hui fracturé, peut être reconstruit. La clé du dépassement réside dans un double mouvement, critique et constructif. D’une part, il s’agit de valoriser et d’amplifier les expériences positives non confessionnelles – sociales, culturelles, civiques– qui, bien que marginalisées par l’hégémonie du fait confessionnel, démontrent au quotidien la possibilité d’un vivre-ensemble fondé sur la citoyenneté et l’intérêt général. Ces laboratoires du lien national offrent un précieux réservoir d’alternatives concrètes.
D’autre part, et de manière plus fondamentale, il importe d’engager un travail critique sur les mémoires confessionnelles elles-mêmes. Plutôt que de les nier ou de les opposer, il s’agit de les dépasser en reconnaissant leurs parts de vérité et leurs instrumentalisations, pour les faire servir non plus à la défiance mais à l’élaboration d’un récit national plus complexe et inclusif. Cette réappropriation critique du passé, inspirée de la discontinuité créatrice de Bergson, est la condition sine qua non pour que la mémoire cesse d’être un champ de bataille et redevienne un réservoir symbolique où puiser les ferments d’un avenir partagé.
Ce chantier est immense, il exige une refonte des consciences par une éducation émancipatrice et une volonté politique courageuse, prête à désacraliser les clivages hérités. Mais en opérant cette conversion du regard – de la mémoire victimaire vers une mémoire citoyenne, et de la loyauté confessionnelle vers l’engagement démocratique – le Liban peut inverser la logique paralysante du système. Il peut alors devenir acteur de son histoire, transformant la tension stérile entre ses passés multiples en une force unificatrice pour inventer, enfin, un avenir commun.
Père Salah ABOUJAOUDÉ, s.j.
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