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Culture - Musique

À Beit Tabaris, l’écho des pianos disparus, raconté par Ziad Kreidy

Allure débonnaire, approche amène et décontractée. Mais ne vous y fiez pas : le pianiste bardé de diplômes porte en lui une culture musicale qu’il juge essentielle de transmettre. C’est d’ailleurs l’objet de son séjour à Beyrouth : une semaine de masterclass qui se conclura le samedi 4 octobre à 19h par un concert donné avec les participants.

À Beit Tabaris, l’écho des pianos disparus, raconté par Ziad Kreidy

Le pianiste et musicologue Ziad Kreidy. Photo DR

Il suffit de le voir à l’œuvre pour que quelques notes éparses démontrent pourquoi Ziad Kreidy n’aborde pas le piano comme les autres. Là où beaucoup privilégient la puissance et la virtuosité brillante du clavier moderne, lui préfère parfois la fragilité d’un timbre ancien, la respiration d’une mécanique d’époque, la patine d’un instrument qui a traversé les siècles et qui s’est forgé une identité. C’est dans ces nuances effacées par le temps qu’il retrouve une vérité sonore, un rapport plus libre à la musique.

Un parcours entre recherche et création

Issu d’une famille d’académiciens, habitué de l’apprentissage et boursier de l’USEK (Université Saint-Esprit de Kaslik) à la suite d'un concours qu’il a remporté, Ziad Kreidy se retrouve en France pour des études musicales interminables. Parti pour être pianiste ou compositeur, voire les deux, il fait toutes les classes théoriques : l’écriture et l’analyse de la musique, la musique de chambre, l’organologie (l’étude des instruments), l’orchestration, l’harmonie au clavier. S'ensuivent un master sur Chopin, un doctorat de musicologie ou d’esthétique sur la musique contemporaine, notamment sur le compositeur japonais contemporain le plus connu, Takemitsu, auquel il consacrera sa première composition, Un luth sans cordes. In memoriam Takemitsu, avant une habilitation sur l’histoire et l’esthétique du piano. Le musicien élargit constamment son champ de connaissances. En quête d’une musique qui évolue, il travaille actuellement dans un laboratoire de recherche sur le métissage culturel. Professeur, pianiste et compositeur, l’impression qu’il donne est que rien ni aucune musique ne l’arrête, pas même la technologie digitale qui lui fait tout faire seul, mais qui ne l’empêche pas de privilégier l’authenticité. Un prochain format digital sur le compositeur norvégien Edvard Grieg, de ses trois derniers opus lyriques, réalisé sur trois pianos droits différents, est d’ailleurs prévu pour très bientôt sur les plateformes. « Autre son, autre toucher, une autre approche de faire un enregistrement », détaille-t-il.

Ce jusqu’au-boutiste musical, franco-libanais, qui a publié plusieurs ouvrages de référence, est enseignant au Conservatoire de Versailles, à l’Université de Versailles Saint-Quentin et à Sciences Po Reims, où il transmet autant qu’il explore ce lien entre tradition et innovation.

Redonner voix aux pianos oubliés

Mais au-delà des concerts, des recherches et des compositions, Ziad Kreidy s’est surtout fignolé une réputation rare : celle d’un spécialiste des pianos anciens. Ces instruments sont pour lui des passeurs d’histoires. Les remettre au goût du jour, c’est inviter à écouter autrement, à se laisser surprendre par des sonorités surannées.

Très proche de Haydn en ce moment, il lui trouve « un côté extrêmement populaire et un autre très sophistiqué et travaillé, qui lui permet de conjuguer des choses apparemment inconciliables, ce qui rend sa musique très riche et assez méconnue. Dans une sonate de Haydn, on passe par quatre ou cinq émotions très différentes, ce qui n’est pas le cas chez les romantiques. Ses sonates ne sont d’ailleurs pas toujours bien enregistrées. Il s’est beaucoup construit dans le temps, pas comme le prodige qu’était Mozart par exemple », explique le musicien. Ziad Kreidy, qui a horreur de la standardisation, a découvert par hasard le monde des pianos anciens (pianoforte), ceux de l’époque de Mozart, qui ont débordé sur ceux de l’époque de Schubert puis de Chopin, jusqu’à ceux de Debussy et Ravel, en passant par les pianos tardifs du XIXe siècle qui ont nourri ses recherches. Ses pérégrinations ont d’ailleurs donné naissance à trois livres : Takemitsu. À l’écoute de l’inaudible, Les avatars du piano, La facture du piano et ses métamorphoses.

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Écouter le passé pour inventer l’avenir

« L’histoire nous montre une énorme variété et, depuis la Seconde Guerre mondiale, on a d’excellents pianos qui donnent l’impression d’avoir effacé l’histoire. Je ne suis pas un passéiste, mais je pense que l’art est une notion beaucoup plus complexe que croire au progrès, et le piano n’est pas une machine qui s’est perfectionnée mais un instrument d’art avec ses qualités et ses défauts. Les pianoforte de la deuxième moitié du XVIIIe siècle m’ont révélé un son très différent », poursuit Ziad Kreidy. Leur tessiture, leur puissance, leur toucher n’étaient pas pensés pour les grandes salles modernes, mais pour des salons, des chapelles, des espaces où chaque vibration trouvait sa place. Ce piano-là avait des dimensions très réduites : cinq octaves et moins de tension. Il était entièrement en bois, il n’y avait que les cordes et les chevilles qui étaient en métal. Avant d'évoluer vers 1820, avec des pianos où le métal a pris le dessus de manière progressive.

Les pianos, depuis, n’ont pas arrêté de gagner en puissance. Les redécouvrir, c’est retrouver l’âme sonore de chaque époque, entendre la musique telle qu’elle résonnait alors, avec ses fragilités et sa vérité. Ziad Kreidy précise enseigner un peu par égoïsme « parce que j’apprends beaucoup, quand on laisse la place à l’autre, on s’enrichit ». Il déclare beaucoup apprécier de travailler avec des Libanais, qui ont pour lui une sensibilité très spéciale, une énergie très différente, peut-être liée à l’histoire du pays. Le compositeur, qui affirme que la musique classique n’est pas supérieure à d’autres, s’intéresse de près à la musique folklorique et anonyme des peuples. « La musique classique est sur papier mais la musique orale, comme les chants religieux anciens, si on les perd, c’est à tout jamais. Il n’y a pas une musique universelle, je n’y crois pas, c’est juste une question de critère culturel. » Les conditions de vie des musiciens dans le monde sont devenues dramatiques, se désole Ziad Kreidy, qui précise qu’on vit l’ère de la politique de l’art qui doit rapporter et que de moins en moins de gens vont faire de la musique classique, « même si faire ce qu’on aime est capital ». Face à la précarité des musiciens et à la montée de l’intelligence artificielle, Ziad Kreidy s’inquiète de l’avenir. Mais il garde un sourire complice en confiant qu’il est « finalement soulagé » que ses deux filles n’aient pas choisi la musique.


Concert à Beit Tabaris le 4 octobre à 19h

Réservation indispensable sur samarbeittabaris@gmail.com

Il suffit de le voir à l’œuvre pour que quelques notes éparses démontrent pourquoi Ziad Kreidy n’aborde pas le piano comme les autres. Là où beaucoup privilégient la puissance et la virtuosité brillante du clavier moderne, lui préfère parfois la fragilité d’un timbre ancien, la respiration d’une mécanique d’époque, la patine d’un instrument qui a traversé les siècles et qui s’est forgé une identité. C’est dans ces nuances effacées par le temps qu’il retrouve une vérité sonore, un rapport plus libre à la musique.Un parcours entre recherche et créationIssu d’une famille d’académiciens, habitué de l’apprentissage et boursier de l’USEK (Université Saint-Esprit de Kaslik) à la suite d'un concours qu’il a remporté, Ziad Kreidy se retrouve en France pour des études musicales...
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