Le compositeur et organiste libano-français Naji Hakim. Photo DR
Il fait partie de ces noms qui, depuis l’exil, deviennent la fierté de leur pays. Compositeur, organiste et pédagogue, Naji Hakim était de retour à Beyrouth pour une masterclass de cinq jours, organisée à Beit Tabaris par sa cofondatrice Zeina Saleh Kayali, suivie d’un concert de clôture. Loin d’en être à sa première, cette session – attendue avec ferveur par ceux qui l’admirent – témoigne d’une passion pour l’enseignement qui dépasse largement le simple devoir de transmission. « L’amour, c’est beaucoup plus fort que le devoir », affirme-t-il.
Pendant la masterclass de Naji Hakim à Beit Tabaris. Photo DR
Une foi musicale entre Orient et Occident
Né à Beyrouth en 1955, Naji Hakim est une figure majeure de la musique contemporaine sacrée. Il s’est imposé sur la scène internationale par l’originalité de son langage musical, nourri à la fois par la tradition occidentale et les racines orientales de son enfance libanaise. Élève de Jean Langlais, diplômé du Conservatoire de Paris et du Trinity College de Londres, il a succédé à Olivier Messiaen à l’orgue de l’église de la Trinité à Paris, tout en menant une carrière de concertiste et de professeur à l’échelle européenne. Bercé par les cloches d’Orient et les vents de la Méditerranée, Naji Hakim compose comme on prie : avec ferveur, couleurs et lumière. Sa musique puise dans les chants grégoriens, les traditions populaires, le chant maronite, le choral luthérien, la musique basque des chansons de la Renaissance et la poésie spirituelle. Auteur d’une œuvre foisonnante – concertos, oratorios, pièces liturgiques et de chambre –, Naji Hakim conjugue foi, virtuosité et inventivité dans une écriture où chaque note semble répondre à un appel plus vaste – celui de la foi, de la beauté et d’une mémoire ancestrale qu’il fait vibrer au présent.
Le musicien raconte que malgré ses 7 prix internationaux, il n’a jamais pu décrocher son certificat d’aptitude d’orgue que lui refuse à l’époque son maître membre du jury, ce qui l’amène a devenir professeur d’analyse tout en étant à Paris organiste de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre pendant 8 ans et de l’église de la Trinité pendant 15 ans. Professeur d’analyse au conservatoire de Boulogne pendant 30 ans, il écrit avec son épouse, Marie-Bernadette Dufourcet, musicologue, organiste et compositrice, 2 ouvrages pédagogiques. Au terme de ce cycle d’enseignement, il se consacre davantage à la composition et aux concerts, ce qui lui fait répondre présent aux sollicitations de Zeina Saleh Kayali. Naji Hakim avoue avoir beaucoup de mal à s’arracher à ses racines. « Le lien avec ce pays est très fort, dit-il, et ça reste plus fort que lorsque j’y étais car plus les années passent, plus je vis cet arrachement qui a eu lieu en 1975. » Pour expliquer la méconnaissance notamment au Liban des compositeurs libanais, il reprend une phrase de son éditeur qui préconise qu’il faut 50 ans pour qu’une œuvre trouve sa place dans le répertoire. « La gloire est posthume », se résigne-t-il.
Transmettre l’exigence pour éveiller les vocations
Pour composer, Naji Hakim commence toujours par faire des esquisses puis un brouillon et enfin un propre en calligraphie. Au fil du temps, il doit s’adapter au progrès technologique et apprend à faire la gravure lui-même sur ordinateur mais reconnaît quand même beaucoup regretter le temps où il travaillait à l’encre.
Le musicien et compositeur prend beaucoup de plaisir à dispenser cette masterclass à des « élèves très attentifs venant d’horizons très divers et de niveaux très différents, des participants qui lui ont montré des harmonisations dans le style de Bach et de mélodies libanaises populaires dans un esprit plus libre sur lesquelles ils ont travaillé. Il confie à L’OLJ repérer des talents certains parmi ces élèves auxquels il a demandé un travail académique préalable à la composition. « L’important, c’est qu’ils soient mordus par ce qu’ils font », lâche-t-il. « Pour faire des compositeurs il faut maîtriser l’harmonie, le contrepoint, la fugue, l’analyse, l’orchestration, toutes ces matières qui semblent rébarbatives sont essentielles pour aboutir à une composition finalement totalement libre », explique celui qui confirme la progression des élèves qui reviennent.
Majd Akiki, étudiant à la NDU, chanteur, pianiste et compositeur qui s’admet impatient, constate l’importance de cette formation pour intégrer des préceptes-clés pour répéter (« 20 fois », dit-il dans un soupir) surtout en matière d’harmonies. « Naji Hakim rassemble plusieurs générations, il a étudié pendant si longtemps et son expérience est tellement riche. Ses idées et ses directives m’aident à forger une empreinte car même si nous essayons d’imiter les grands maîtres nous avons tous notre identité musicale. Son immense culture ne peut qu’imposer le respect et je vais tenir compte de tout ce qu’ il a pu me dire, travailler ma musique jusqu’à ressembler au Majd Akiki que j’ai envie d’être », ajoute -t-il.
Wiam Haddad, pianiste et compositeur formé au Conservatoire, participe pour la troisième fois à une masterclass de Naji Hakim. Il souligne que s’y inscrire suppose une préparation rigoureuse en amont, qui inculque une véritable discipline. « Même si certaines choses se répètent, elles évoluent d’une année à l’autre. On construit sur la base des apprentissages précédents, que l’on approfondit sous la supervision et la correction méticuleuse, individualisée, du maître. Son expertise rigoureuse, ouverte à toutes sortes d’horizons, est des plus précieuses pour le Liban », affirme-t-il.
Pour Christian Issa, également élève du Conservatoire, pianiste et formé à l’harmonie et au contrepoint, cette deuxième masterclass avec Naji Hakim représente un tournant. Elle lui apporte, dit-il, une maturité musicale nouvelle, qui lui permet d’aborder avec une plus grande ouverture d’esprit des notions et des styles qu’il ne maîtrisait pas auparavant.
Naji Hakim, qui cite Stravinski et Poulenc parmi ses modèles, précise que face à la diversité des langages musicaux contemporains, il faut de nombreuses années pour affiner une expression personnelle – une expression qui, selon lui, doit impérativement s’ancrer dans le passé. Interrogé sur sa rare présence en concert au Liban, il confie qu’il la doit exclusivement à Zeina Saleh Kayali, malgré un doctorat honoris causa décerné par l’USEK à l’initiative du père Louis Hajj. Puis, avec l’ironie douce d’un homme de foi et de musique, il conclut par une citation du compositeur franco-suisse Arthur Honegger : « La plus grande qualité d’un compositeur, c’est d’être mort. »




Un grand de mon pays!!
22 h 36, le 09 juillet 2025