Christelle Farhat rêve de revenir un jour au Liban pour contribuer à apaiser les blessures des guerres et redonner espoir au pays. Photo DR
Elle a choisi de redonner vie à un vieux château abandonné en Belgique, le Château de Grimbergen, pour son projet de master en architecture. Parallèlement, elle a développé un nouveau concept inédit, « Box in the Box », qui a séduit le jury pour son originalité et lui a valu d’honorables éloges. Mais lorsqu’on lui pose la question : pourquoi des ruines et pourquoi en Belgique ? « C’est la destruction de la maison de mes grands-parents pendant la guerre en 2006 qui a été le moteur de toute ma décision », répond Christelle Farhat, fraîchement diplômée en master d’architecture de l’Université catholique de Louvain (UCLouvain) en Belgique. Elle n’avait que six ans. Mais cette perte l’a profondément marquée et l’a poussée à réfléchir des années plus tard sur la possibilité de « raviver une ruine en redonnant vie à des espaces abîmés sans les effacer, ni les figer ». « De tout temps, j’étais intéressée de voir comment on peut transformer des sites souvent marqués par des conflits et l’abandon en lieu vivant, comment les adapter aux besoins de la communauté locale tout en préservant leur identité et leur mémoire, et surtout comment l’histoire et les mémoires collectives peuvent coexister dans un lieu et continuer à raconter une nouvelle histoire », explique la jeune étudiante. En 2023, alors qu’elle entame son projet de Master 1 à l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA), où elle poursuivait des études en architecture, Christelle Farhat choisit de redonner vie à un site au Liban : un théâtre situé à Kfarchima, le village où elle habitait et qui datait des années 1800. « Après un échange avec l’UCLouvain effectué au second semestre, j’ai été contrainte de rester là-bas, car la situation du pays était devenue trop risquée. J’ai dû alors changer de site pour mon projet diplôme. » Elle porte alors son choix sur un terrain en Belgique, similaire à celui choisi au Liban, et décide de se concentrer sur le Château de Grimbergen, construit à l’époque médiévale et complètement dévasté par un incendie en 1940. L’édifice, qui avait traversé plusieurs époques, portait en lui une très riche histoire.
« Je me suis rendu compte en fait que ce n’était pas tant le lieu qui m’intéressait, que la méthode, celle qui respecterait mon but principal : déterminer s’il était possible de raviver une ruine en Belgique comme on le ferait au Liban, et surtout de redonner vie à une mémoire oubliée tout en préservant son essence initiale. » Elle commence alors son long travail de recherches et de questionnements auprès de la commune de Grimbergen, pour concevoir son projet construit en plusieurs phases tout au long de l’année. « Le premier semestre consistait à réfléchir au projet, à faire des recherches, à connaître l’historique de ce château, son plan tel qu’il était auparavant et les causes de son abandon. Par la suite, au cours du second semestre, j’ai dû construire mon projet, ce qui m’a pris quatre longs mois de travail. »
Dans le but de préserver l’histoire et la façade extérieure du château, elle décide d’utiliser du gabion, un matériau un peu plus contemporain. Il s’agit d’un contenant grillagé, le plus souvent constitué de fils de fer soudés ou tressés et rempli de pierres de petit calibre. Le gabion garde la forme du bâtiment et crée une continuité visuelle avec la ruine. En parallèle, elle s’inspire de la méthode Kintsugi, dont la philosophie est de mettre en valeur l’objet en se servant de ses failles et en les comblant d’or. Contrairement à cette méthode, elle décide de revaloriser ces cassures, qu’elle décrit comme « faisant partie de l’âme de cette ruine ». Elle garde le vide présent dans les creux et fissures du château et l’accentue en les remplissant de treillis métalliques. Mais la jeune étudiante ne s’arrête pas en si bon chemin. Elle crée un nouveau concept, « Box in the Box » : des structures modulables de type container que l’on peut placer à l’intérieur d’un bâtiment – dans son cas, les ruines de ce château – et qui peuvent s’adapter à différentes fonctions selon les besoins de la journée ou de l’événement.
Quand le souvenir inspire la modularité
Ce sont une fois de plus les souvenirs de sa vie au Liban, et plus précisément les ruelles du quartier de Mar Mikhaël – avec leurs bars, galeries, restaurants qui ouvrent les uns après la fermeture des autres – qui ont inspiré son nouveau concept. « De là est née mon envie de créer des salles polyvalentes, des box modulables qui peuvent changer, se mouvoir, se superposer, s’agrandir et remplir différentes fonctions : se transformer en bibliothèque, bar, restos, aires de jeux, ou même observatoire, pour répondre au besoin de la société », explique la jeune femme.
Le château est situé dans un parc complètement abandonné. Dans son projet, elle y place ces box, offrant ainsi une seconde vie à cet espace délaissé. « C’est ce qui a séduit le jury », confie-t-elle. Si la jeune étudiante admet que « le rendu de ses planches, le choix du matériau et le nouveau concept de ces box » lui ont valu l’honorable note de 19/20 sur son projet, elle souligne que c’est « son histoire personnelle, sa façon de parler des guerres qui effacent tous les vestiges de ce pays, et son désarroi face aux magnifiques demeures et sites abandonnés au Liban, qui, malheureusement, font aujourd’hui partie de la normalité du paysage », qui a particulièrement touché le jury.
« Mon rêve est de retourner un jour au Liban pour raviver ces ruines, leur permettre de raconter une nouvelle histoire, effacer la mémoire de toutes ces guerres et donner un nouvel espoir au pays », conclut-elle doucement.


