Malencontreux, condamnable, et surtout contre-productif est le sombre coup d’éclat auquel s’est livré jeudi le Hezbollah en brodant (ironie !) sur le thème de l’illumination. Au sens littéral, ce joli mot désigne le fait d’éclairer à des fins de décoration un édifice, un site ou même une ville entière. Au figuré, il traduit ce soudain rai de lumière, cette inspiration ou révélation, surnaturelle parfois, qui aide l’esprit à accéder à une vérité. Le dictionnaire est toutefois moins tendre pour les illuminés, c’est-à-dire les rêveurs, les utopistes. Ou encore – et fort à propos – les personnes qui suivent aveuglément, avec zèle et fanatisme, une quelconque doctrine.
En persistant, envers et contre tout, à projeter sur l’îlot de calcaire de Raouché (la Grotte aux pigeons) les effigies de ses deux leaders assassinés il y a un an par Israël, le Hezbollah croit avoir fait d’une pierre plusieurs coups. Il a bravé avec succès l’interdit édicté par le chef d’un gouvernement dont il est membre lui-même, et il l’a fait au moment où le président de la République se trouvait à New York pour tenter d’y moissonner des sympathies pour l’État libanais. Son initiative avait pour théâtre – à bon entendeur – un quartier de la capitale à forte population sunnite, ce qui a été largement perçu comme un remake, en plus feutré, de la violente irruption de chemises noires en 2008. De surcroît, faire figurer Rafic Hariri dans la projection tenait de l’humour noir, du sarcasme de mauvais aloi, quand on se souvient que la formation pro-iranienne a été très précisément pointée du doigt dans l’affaire de l’assassinat de l’ancien Premier ministre. Pire encore, il a défié le souhait de l’écrasante majorité des Libanais de voir enfin réalisé le processus de reconstitution de l’État. Il a enfin voulu montrer à Israël et à l’Amérique qu’il est loin d’avoir disparu de la carte politique, qu’il reste même le maître à bord de la galère libanaise. Mais en réalité, la milice ne s’est-elle pas plutôt tiré tout un chargeur dans le pied ?
Le Hezbollah a d’abord trahi sa promesse de s’en tenir à un rassemblement populaire sans autre forme d’effets et artifices scéniques susceptibles de fournir matière à polémique. Ce parti détient déjà un long historique d’engagements non tenus. Or il vient de dilapider le peu de crédibilité qu’il lui restait, et cela à l’heure où il réclame à cor et à cri la reprise d’un dialogue national usé jusqu’à la corde : à l’heure où son isolement régional est tel qu’on le voit quémander une réconciliation avec l’Arabie saoudite, mais seulement pour se voir sèchement opposer une fin de non-recevoir. Par ce comportement, le Hezbollah ne saurait évidemment escompter le moindre regain de faveur auprès des diverses communautés libanaises : s’il conserve sa capacité de nuisance, s’il est encore capable d’intimider et d’effrayer, il vient de perdre une fois pour toutes la faculté de convaincre, de séduire, d’embobiner, à laquelle a cédé dans le passé une importante formation chrétienne soucieuse surtout de se forger des alliances électorales.
Pour comble cependant, la formation qui se veut le vigilant et irremplaçable gardien des droits et intérêts des chiites est loin de faire justice à ses propres ouailles. À force d’irrédentisme, ses chefs apportent de l’eau au moulin de l’ennemi israélien, lequel redouble de bombardements et retarde d’autant son retrait du territoire libanais qu’il occupe. En définitive, ils ne font que perpétuer l’exode de la population du Sud qui a quitté en masse ses habitations et ses cultures détruites, tout espoir de reconstruction par la voie d’assistances internationales étant totalement exclu aussi longtemps que la république ne sera pas seule détentrice des armements lourds. Telle est bien la tâche que se sont assignée Joseph Aoun et Nawaf Salam. Ni l’un ni l’autre ne sont hommes à se laisser intimider au point de jeter l’éponge ; et même si des déphasages sont apparus entre le Sérail et le ministère de la Défense, ils sont conscients que des mesures concrètes s’imposent en riposte au camouflet essuyé par l’État.
Que les inconditionnels du Hezbollah n’aient pas encore compris ce qui précède ; qu’ils n’aient pas noté avec quelle adresse le pragmatique allié Nabih Berry se tient à distance respectable de toutes ces outrances, est tragique. De quoi se dire que jamais Raouché n’aura davantage mérité son nom touristique de Grotte aux pigeons…
Issa GORAIEB



L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef