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Culture - Livre

Swipe, sexe et solitude : l’amour en mode « Next »

La primo romancière Maya Sourati croque avec cynisme et lucidité les amours précaires de l’ère des applications de rencontre, entre désirs fugaces et solitudes contemporaines.

Swipe, sexe et solitude : l’amour en mode « Next »

Maya Sourati signe un recueil de nouvelles sur l'amour à l'ère des sites de rencontre. Photo DR

Un doigt glisse sur l’écran. Gauche. Encore gauche. Puis soudain, un arrêt. Une photo accroche le regard, une phrase maladroite amuse. On hésite. On appuie. « C’est un match ! » La scène pourrait se dérouler dans n’importe quel salon, un soir de solitude ou d’ennui. Elle est banale, quotidienne, presque mécanique. Mais derrière ce geste de pouce qui balaie des visages anonymes, il y a tout une époque et les splendeurs et misères de ses histoires de cœur.

C’est ce geste, si trivial et si décisif, que Maya Sourati choisit comme point d’ancrage de son recueil, Next (éditions Eukalypto). À travers une série de nouvelles percutantes, elle donne chair à ces rencontres numériques où se mêlent l’amour, le sexe et la solitude. Ses personnages ne sont ni des héros ni des monstres, mais des hommes et des femmes du quotidien ballottés entre désir et malaise, avides de reconnaissance dans un monde saturé d’images.

Les figures du désir contemporain

Chaque nouvelle attaque un angle mort du désir contemporain. Dans la nouvelle liminaire, Histoire de cul entre deux chaises, un homme est confronté à une partenaire en fauteuil roulant rencontrée sur Tinder. Maya Sourati ne fait pas de philosophie de comptoir : elle expose la gêne, la honte, l’attirance, sans chercher à sauver son protagoniste de ses contradictions. L’effet est brutal, dérangeant, mais profondément humain. En revanche, dans Le jour où je suis devenue un mec, une femme décide d’imiter les comportements masculins sur les applis : enchaîner les conquêtes, se détacher des affects et des émotions, objectiver l’autre. Le ton est rageur, mais la narratrice est mue par un engagement féministe radical : celui d’inverser les stéréotypes de genre en matière d’amour.

Dans Le détail de trop ou D’un puzzle à l’autre, Maya Sourati point la fatigue psychique que génèrent les applis de rencontre : le défilement infini des profils, la mécanique du like, la promesse jamais tenue et déçue, de l’abondance des « dates ». En bref, des portraits contemporains rappelant La collectionneuse d'Éric Rohmer. Ici, le désir amoureux n’est plus qu’un marché de consommation, une analogie mise en lumière par la sociologue Eva Illouz qui a publié de nombreux essais sur l’amour contemporain. Elle soutient, dans Cold Intimacies publié en 2007, que le capitalisme a transformé la vie émotionnelle en « arène d’investissement, de calcul et de choix infinis ». Mais ce choix illimité, loin de libérer, enferme les personnages dans une errance compulsive. Ils se réfugient dans des gestes mécaniques et triviaux qui incarnent à la fois l’ennui et une complaisance silencieuse à la logique marchande.

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Les personnages de Next ne sont pas de ceux qui font rêver. À défaut d’être grotesques et bouleversants, ils sont au mieux normaux et ordinaires, vivant une vie sans relief marquée par un ennui existentiel qu’ils tentent de pallier en organisant de brefs rencards sur des sites de rencontre, une forme contemporaine du divertissement pascalien. Mais tous partagent la même quête : exister dans le regard de l’autre. En effet, comme l’explique Eva Illouz dans Pourquoi l’amour fait mal, « dans un monde où les relations sont fragiles et incertaines, aimer devient un travail constant d’interprétation et de justification ».

Un style « trash » et poétique

La langue de Maya Sourati est nerveuse, syncopée, elle épouse les pensées agitées de ses narrateurs tourmentés. Mais à cette oralité crue s’oppose une plume lyrique et poétique qui suspend le flux des longs monologues intérieurs par des images suggestives et des formules attendrissantes. Cette oscillation stylistique incarne de façon littéraire un fait sociologique relevé par Eva Illouz dans Les Sentiments du capitalisme : l’amour contemporain navigue entre la « froide rationalisation des choix » et « l’intensité des affects ». Le lecteur se sent à la fois ému, gêné et amusé par les situations absurdes dans lesquelles s’empêtrent les narrateurs.

Au-delà de la critique sociale, Maya Sourati explore les contradictions existentielles de l’humanité : la peur de la différence, le confort que confère le masque du cynisme, le besoin désespéré de reconnaissance. Elle donne voix à ceux qu’Eva Illouz appelle les « perdants de l’amour », ces individus mis au ban du marché sentimental. Si la sociologue, en parlant d’un « régime d’incertitude permanente » dans Pourquoi l’amour fait mal, réussit à traduire avec une terminologie scientifique la sociologie de l’amour contemporain, Maya Sourati en donne la mise en scène sensible et brutale. Son recueil tend au lecteur un miroir cruel de la « dating scene » contemporaine à faire pâlir Roméo et Juliette, Tristan et Iseult et d’autres figures de l’amour romantique. Derrière l’humour et la crudité, se profile un besoin humain : la volonté d’aimer et d’être aimés, mais ce désir devient paradoxalement tabou, inavouable, dans un monde où l’amour romantique est devenu précaire, interchangeable, toujours menacé d’un simple « next » qui brandit l’étendard de l’indépendance émotionnelle et de l’individualisme. Et Maya Sourati d’écrire dans la nouvelle intitulée Lousie et Leila : « Elle déplore la scène morne des rencontres contemporaines, le manque de magie et d’émerveillement et voudrait aimer et l’être en retour ». En cela, Maya Sourati s’inscrit dans une veine littéraire qui ne cherche pas à séduire mais à comprendre, à mettre à nu ce qui se cache derrière l’écran. Une entreprise salutaire, et, pour le lecteur, troublante.

A signaler que Maya Sourati signera son livre « Next » le 26 septembre à 18h, à Paris, au 48 rue Albert Thomas, 75010.


Un doigt glisse sur l’écran. Gauche. Encore gauche. Puis soudain, un arrêt. Une photo accroche le regard, une phrase maladroite amuse. On hésite. On appuie. « C’est un match ! » La scène pourrait se dérouler dans n’importe quel salon, un soir de solitude ou d’ennui. Elle est banale, quotidienne, presque mécanique. Mais derrière ce geste de pouce qui balaie des visages anonymes, il y a tout une époque et les splendeurs et misères de ses histoires de cœur.C’est ce geste, si trivial et si décisif, que Maya Sourati choisit comme point d’ancrage de son recueil, Next (éditions Eukalypto). À travers une série de nouvelles percutantes, elle donne chair à ces rencontres numériques où se mêlent l’amour, le sexe et la solitude. Ses personnages ne sont ni des héros ni des monstres, mais des hommes et des femmes du...
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