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Culture - Cinéma

« Machtat » : un film de femmes qui parle aux hommes

Sur les écrans du Metropolis, un documentaire de Sonia Ben Slama brosse le quotidien de Salma et ses filles, « marieuses » désenchantées dans la Tunisie d'aujourd'hui.

« Machtat » : un film de femmes qui parle aux hommes

« Machtat » raconte l'histoire de trois femmes, une mère et ses deux filles, qui sont musiciennes de mariage dans une petite ville en Tunisie. Photo Khamsin films

C’est un film de femmes sur des femmes. Les « machtat », ces chanteuses qui officient lors des mariages de certains villages tunisiens. Un documentaire où l’on évoque constamment des hommes sans jamais les voir. Une façon d’effacer les traces du patriarcat pour inviter à redéfinir le rôle de l’homme actuel ? Ailleurs, peut-être, car, dans ces contrées tunisiennes, les traditions ont la peau dure. Les femmes de Machtat rouspètent, raillent leurs hommes, les méprisent, mais ne leur échappent pas.

Une rencontre de femmes derrière la caméra

Ce sont ces femmes que la réalisatrice Sonia Ben Slama a voulu filmer sans compromis. Et sa rencontre avec Tania Khoury, la coproductrice libanaise de ce documentaire, lui a donné envie de faire autre chose que de la fiction. Invitée à Marseille dans le cadre de la journée professionnelle de rencontres de coproduction méditerranéenne, c’est le projet de Ben Slama qui était sélectionné qui l’a séduite. « J’avais vu son film précédent, j’avais beaucoup aimé et elle m’avait énormément touchée », raconte Tania Khoury. De retour à Paris où elle réside, elle y réfléchit, puis prend contact avec Sonia Ben Slama et lui propose d’organiser le financement arabe. La fondatrice de Khamsin Films s’est engagée très tôt dans ce projet, forte de son expérience auprès de cinéastes comme Ghassan Salhab. Pour la soutenir, encore des femmes : les Françaises Cécile Lestrade et Élise Hug, d’Alter Ego Production, connues pour accompagner des œuvres à la fois radicales et sensibles, ont, elles aussi, cru à cette histoire. C’est ainsi que Machtat est devenu un documentaire coproduit entre la France et le Liban, réalisé par une Franco-Tunisienne.

Dans « Machtat », Sonia Ben Slama filme des femmes qui marient d’autres quand leur union bat de l’aile. Photo Khamsin Films
Dans « Machtat », Sonia Ben Slama filme des femmes qui marient d’autres quand leur union bat de l’aile. Photo Khamsin Films

Des chants de fête comme des cris de détresse

Sonia Ben Slama a rencontré ces « machtat » alors qu’elle filmait l’histoire de sa grand-mère répudiée par son grand-père dans les années 50, en même temps que le mariage d’une de ses cousines. Ces femmes censées apporter avec leur voix de la jovialité poussent, au fond, en chœur, un cri de détresse. Celui qui les amène à travailler dur dans les champs et à subir les abus des hommes. Des hommes dont on parle tout au long du film mais qu’on ne voit jamais. « On les avait filmés pendant le tournage, mais en montant le film on n’arrivait plus à les placer, ce qui en a fait un film centré sur les femmes », lâche Tania Khoury, qui précise que le fait de voir que tout est régi par des hommes qu’on ne voit pas rend anxiogène.

Derrière les tambours, le poids du quotidien

L’histoire se déroule à Mahdia, petite ville côtière bordée par la Méditerranée, où Fatma et ses filles, Najeh et Waffeh, avec leurs voix et leurs tambours, animent les mariages, rythment les danses, portent les bénédictions. Dans cette contrée, elles sont indispensables au cérémonial. Mais une fois les festivités terminées, les paillettes disparues, les couleurs évanouies et les convives dispersés, il ne reste que les cœurs lourds et le fardeau du quotidien. Des femmes qui marient d’autres quand leur union bat de l’aile. Machtat raconte leurs fractures et leurs désirs sans fausse pudeur. Mais aussi leur force. « Ces femmes solides, dans un univers très conservateur, m’intriguaient. La manière dont Sonia en parlait, son regard cinématographique, m’ont conquise », raconte Tania Khoury. « Ces femmes résistent face au quotidien et partagent une joie de vivre fabuleuse. » La seule difficulté que cette coproduction a pu représenter pour elle est une différence culturelle entre Orient et Occident qui a ponctué le montage. « En revanche, tous les fonds sollicités ont été très réceptifs au projet », ajoute la coproductrice libanaise. Leur regard croisé donne à Machtat une dimension singulière : celle d’un documentaire qui dépasse les frontières.

Najeh, l’aînée, divorcée, cherche un mari pour ne plus subir la tutelle de ses frères. Waffeh, elle, voudrait se libérer d’un mari violent. Mais toutes deux se heurtent au diktat du patriarcat.

Pendant ce temps, les enfants observent. Les filles de Waffeh écoutent, imitent parfois. Elles portent déjà en elles le poids des disputes et des cris, répétant à voix basse les insultes du père. La fratrie reproche à leur mère – dont elle est très proche par ailleurs – son apathie. Les enfants sont interdits d’école, doivent travailler pour financer les caprices du père. La caméra de Sonia prépare clairement le spectateur à une nouvelle génération de femmes captives. Pourtant, une brèche s’ouvre, une voix s’élève. L’écho lointain d’une révolte résonne.

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Une intimité crue sur fond de poésie suspendue

Sonia Ben Slama filme en gros plan. Ses héroïnes vivent, souffrent, éclatent, rient et pleurent. La réalisatrice avait déjà exploré les destins de femmes autour du mariage dans Tout est écrit (2015), mais avec Machtat, elle confère au mariage, à son statut et ses célébrations, une intimité crue qu’elle a glanée grâce à la confiance qu’elle a pu établir avec ces femmes en tant que Franco-Tunisienne.

Et puis, il y a ces images qui s’impriment longtemps dans la mémoire : la baignade au petit matin, moment suspendu où les femmes semblent retrouver leur souffle, loin du regard des hommes. Ou la scène finale, lorsque Najeh et Waffeh laissent éclater une liberté interdite, sous le regard inquiet mais fasciné de leurs enfants. Des instants suspendus dans le temps qui font toute la poésie du film.

Machtat n’est pas seulement le portrait d’une famille de musiciennes. C’est un cri, discret mais tenace, contre une société qui enferme, et un chant, fragile et lumineux, pour les générations à venir. Et c’est dans cette même veine que Sonia Ben Slama développe actuellement un nouveau projet documentaire, 316 North Main Street, aux États-Unis.

Machtat fait partie de la sélection ACID Cannes 2023. Projeté en avant-première lors des Écrans du réel, il est exclusivement programmé au Metropolis.

En salle depuis le 22 septembre.

C’est un film de femmes sur des femmes. Les « machtat », ces chanteuses qui officient lors des mariages de certains villages tunisiens. Un documentaire où l’on évoque constamment des hommes sans jamais les voir. Une façon d’effacer les traces du patriarcat pour inviter à redéfinir le rôle de l’homme actuel ? Ailleurs, peut-être, car, dans ces contrées tunisiennes, les traditions ont la peau dure. Les femmes de Machtat rouspètent, raillent leurs hommes, les méprisent, mais ne leur échappent pas.Une rencontre de femmes derrière la caméraCe sont ces femmes que la réalisatrice Sonia Ben Slama a voulu filmer sans compromis. Et sa rencontre avec Tania Khoury, la coproductrice libanaise de ce documentaire, lui a donné envie de faire autre chose que de la fiction. Invitée à Marseille dans le cadre de la journée...
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