Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Banquiers... pompiers et pyromanes ?!

La conférence organisée par les associations Union of Arab Banks et World Union of Arab Bankers sous le titre « Programmes de soutien aux secteurs bancaires dans les pays touchés par la crise – Expériences des États arabes et des systèmes bancaires avancés », qui s’est déroulée du 16 au 18 septembre 2025 à Beyrouth, aurait été un meilleur forum pour mettre une fois de plus la lumière sur les erreurs et infractions commises par la majorité de nos banquiers et leur contribution à la faillite technique de l’ensemble de notre secteur bancaire national.

« Systémique » pour une amnistie générale

L’Association des banques au Liban (ABL), rejointe par le gouverneur de la Banque du Liban (BDL) et les instances économiques, qualifie la crise bancaire de « systémique ». Pour l’ABL, c’est une démarche stratégique laissant entendre qu’il s’agirait d’un effondrement bancaire généralisé et inévitable provoqué par des facteurs externes au système, ou du moins en dehors de la volonté des banquiers. D’une part, cette « narrative » évite aux banquiers impliqués d’assumer leur part de responsabilité dans le déclenchement de la crise en leur accordant une sorte d’amnistie générale et en détournant l’attention des décisions périlleuses et irresponsables prises sous leur direction (et donc les dispensant de participer en tant que banques et banquiers au financement de tout plan de sortie de crise), et d’autre part, elle permet au gouvernement et à la BDL, prétextant un cas de « force majeure », de tenter de résoudre la crise bancaire par des mesures et des lois parfois en contradiction avec les standards bancaires internationaux et aux dépens des droits des déposants.

Déclencheurs et conséquences

Si les conséquences de la crise dans son volet bancaire pourraient être qualifiées comme ayant un caractère systémique, ses éléments déclencheurs ne peuvent pas l’être, étant en fait des décisions prises au niveau de la direction de chaque banque. Par exemple, la surexposition volontaire et flagrante de l’ensemble des banques aux risques de contreparties, en infraction à plusieurs règles et « classiques » bancaires : (1) aux normes internationales basiques de la gestion des risques, (2) aux règles et ratios bancaires de prudence et de liquidité, (3) au devoir de concordance des dates de maturité entre recevables et dus, et (4) aux directives de la circulaire n° 311/2012 de la BDL par rapport aux normes de l’exposition à un débiteur unique (« single borrower exposure ») ; notamment envers la BDL d’une part, et envers l’État d’autre part (eurobonds).

En fait, la majorité de nos banquiers n’ont pas été des victimes passives de la rupture de la solvabilité du secteur bancaire national. Ils ont été plutôt parmi ses acteurs actifs et responsables à travers leurs actions, décisions et choix qui ont mené à cette rupture et donc à la faillite technique de leurs propres institutions bancaires, entraînant avec eux dans le gouffre l’argent de leurs déposants. À cela, il faudrait ajouter les transferts bancaires, discrétionnaires et discriminatoires, de milliards de dollars en liquidité vers l’étranger, qu’ils ont effectués de manière consciente après le 17 octobre 2019 et qui ont causé une crise supplémentaire, de liquidité cette fois-ci, pour ce même secteur bancaire. D’ailleurs, ces transferts tomberaient sous l’article 690, section 3, du code pénal libanais.

Une gestion simplement réglementaire de la part de ces banquiers, selon les standards internationaux et reconnus de l’industrie bancaire (Basel), aurait pu éviter à leurs propres institutions bancaires, à notre secteur bancaire et aux déposants cette descente aux enfers. Cela malgré la politique monétaire catastrophique de l’ex-gouverneur de la BDL et ses montages financiers avec les banques à la limite des jeux de hasard, et malgré le double déficit de l’État (l’un budgétaire et l’autre au niveau de la balance des paiements) et l’étendue de la corruption qui le caractérise.

Si le secteur public a été imprudent, gaspilleur et corrompu en jouant avec le feu, la majorité des banquiers ont alimenté cet incendie jusqu’au dernier dollar de leurs déposants en devises en s’engageant consciemment et volontairement, et jusqu’à la dernière minute avant leur décision de fermer les portes de leurs banques le 17 octobre 2019, dans des pratiques de « racolage » de fonds « fresh » de l’étranger, dans le but décidé d’avance de les confier à l’abattoir financier de la BDL en passant outre les intérêts de leurs clients et toutes les règles et directives bancaires citées ci-haut. D’ailleurs, ces manœuvres ont été divulguées au grand jour par de hauts responsables de plusieurs banques dans la désormais fameuse dépêche de l’agence d’information Reuters, datée du 12 juillet 2019 et intitulée « Banks draw fresh dollars to Lebanon with high interest deposits ».

Le rôle central de la majorité des banquiers libanais dans le déclenchement de la crise, dans son volet bancaire, ne peut être occulté. Il serait probablement impossible de rétablir la confiance dans notre secteur bancaire ayant toujours à sa tête ces mêmes responsables, décideurs et actionnaires.

BDL, BCC et SIC aussi dans le box des accusés

De plus, les organes de contrôle du secteur bancaire comme la BCC (Banking Control Commission) et la SIC (Special Investigation Commission) ont failli, au moins à partir de 2011, à leur devoir de contrôle et d’investigation, respectivement, surtout au niveau de la gestion des risques du secteur bancaire, permettant les abus et l’ouverture des portes de notre secteur bancaire à des milliards de dollars aux origines potentiellement douteuses.

Par ailleurs, la BDL risque de jeter encore plus d’huile sur le feu, d’après ce qui filtre d’un plan de sortie de crise en gestation avec le gouvernement actuel, proposant un haircut supplémentaire de plus de 30 milliards de dollars, juste pour équilibrer son bilan d’une manière quasi cosmétique, et à travers lequel les déposants payeront une facture supplémentaire et salée pour un plan hypothétique de sortie de crise. Ce haircut ébranlera encore plus la confiance dans le système bancaire, financier et économique libanais, et cela pour des décennies, et sera donc en infraction aux dispositions de l’article 70 du Code de la monnaie et du crédit (CMC)

Le comble de la pyromanie serait le fait paradoxal que des banquiers ou ex-banquiers, impliqués directement ou indirectement dans les différents processus de prise de décision qui ont contribué au déclenchement et à l’aggravation de cette faillite de notre secteur bancaire, soient parmi les invités à intervenir lors de cette conférence pour disperser leurs conseils et expériences sur les « Programmes de soutien aux secteurs bancaires dans les pays touchés par la crise ! ».


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

La conférence organisée par les associations Union of Arab Banks et World Union of Arab Bankers sous le titre « Programmes de soutien aux secteurs bancaires dans les pays touchés par la crise – Expériences des États arabes et des systèmes bancaires avancés », qui s’est déroulée du 16 au 18 septembre 2025 à Beyrouth, aurait été un meilleur forum pour mettre une fois de plus la lumière sur les erreurs et infractions commises par la majorité de nos banquiers et leur contribution à la faillite technique de l’ensemble de notre secteur bancaire national. « Systémique » pour une amnistie générale L’Association des banques au Liban (ABL), rejointe par le gouverneur de la Banque du Liban (BDL) et les instances économiques, qualifie la crise bancaire de « systémique ». Pour l’ABL,...
commentaires (1)

Bravo pour cet article avec des arguments justes et lucides. Mais qui va vous écoutez ? Les banquiers, la BDL et l’état sont sourds.

celui qui sauve

09 h 17, le 22 septembre 2025

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Bravo pour cet article avec des arguments justes et lucides. Mais qui va vous écoutez ? Les banquiers, la BDL et l’état sont sourds.

    celui qui sauve

    09 h 17, le 22 septembre 2025

Retour en haut