Le président Bachir Gemayel. Photo d’archives L’Orient-Le Jour
«Le symbole de la détermination et de la volonté de construire un Liban fort et uni », c’est par ces mots que Joseph Aoun a choisi, cette semaine, de rendre hommage à son éphémère prédécesseur, Bachir Gemayel, tué il y a 43 ans. « Son assassinat n’était pas seulement l’élimination d’un président ou d’un leader politique, mais aussi une tentative de tuer un authentique rêve libanais. Pourtant, les rêves ne meurent pas dans le cœur de ceux qui y croient et qui travaillent à les réaliser », a poursuivi le chef de l’État, depuis le palais même où Bachir n’a jamais eu la chance d’entrer et de gouverner.
Deuil non résolu
Mais ce rêve était-il vraiment celui de tous les Libanais ? Pour les partisans de Bachir, ce rêve n’est jamais mort : ils le portent avec douleur, incapables ou refusant de tourner la page. Et pourtant, même lorsqu’il a finalement obtenu une stature nationale, notre crise d’identité a encore trouvé le moyen de créer des discours et des récits qui ont remodelé ce rêve à l’image du passé même auquel il cherchait à échapper.
Pour commémorer l’anniversaire de son élection, une image de Bachir a été accrochée à Achrafieh, mais celle-ci véhicule un discours loin de ce que le chef de la nation prônait il y a 43 ans et prône aujourd’hui. C’est le chef de la milice chrétienne qui était représenté, et non le président national. Vêtu de son célèbre uniforme militaire vert et armé d’un fusil d’assaut, Bachir a refait son apparition dans les rues de Beyrouth, non pas comme un symbole national, mais comme celui d’une époque révolue marquée par les milices, la guerre civile et les tensions communautaires. Son image portait en elle le poids d’un deuil non résolu et le souvenir d’une république fracturée, évoquant une époque où le pouvoir était pris par les armes plutôt que partagé par les institutions. Pire encore, une citation de Bachir datant du début de la guerre civile a été ajoutée à la photo : « Nous sommes les saints de cet Orient et ses démons. » Lorsqu’on se souvient d’un président à travers le canon d’un fusil, quel message discursif est envoyé sur ce qui constitue la nation, qui en fait partie et qui n’en fera jamais partie ?
Car plus de quarante ans après son élection et son assassinat, le Liban se trouve dans une situation similaire à celle qui prévalait à l’époque de Bachir. Des milices armées opèrent toujours en son sein au Liban et les appels à confier toutes les armes à l’armée nationale sont plus forts qu’ils ne l’ont été depuis des décennies, portés en particulier par les partis chrétiens de droite, Forces libanaises et Kataëb en tête. La guerre civile libanaise est terminée depuis plus de 30 ans, et les communautés ont toujours une vision différente de la nation, chacune à travers le prisme de leur propre sectarisme, et se retrouvent coincées entre des lignes de fracture qui les maintiennent divisées. De tels discours contribuent à maintenir ce fossé en invoquant les griefs historiques et la peur de la coexistence, les éloignant encore davantage de l’esprit national unificateur cher à Bachir.
Résister au piège
La politique vit autant dans ses récits cachés que dans ses déclarations publiques, et les outils politiques discursifs comme ceux-ci vont au-delà de la droite chrétienne. C’est un mécanisme qui refait surface dans toute la politique identitaire du Liban, tout récemment dans la rhétorique du Hezbollah concernant son rôle armé au sein de l’État. La communauté chiite sort récemment d’une guerre qui lui a infligé de lourds coûts, des dommages et des souffrances. Ces sentiments sont très facilement mobilisés à des fins politiques, invoquant ouvertement la sectarisation et la radicalisation. Le parti s’est orienté vers un discours de menace existentielle de la part d’Israël et de griefs historiques invoquant les « travailleurs portuaires » et les « souffrances de Karbala », présentant ses armes comme un bouclier nécessaire. Lorsqu’elle est politisée, l’identité confessionnelle est présentée à la fois comme la victime en deuil et le seul défenseur. Le résultat est toujours le même pour tout le monde, renforçant le même cycle de méfiance et de division qui hante le Liban depuis la guerre civile.
Face au discours puissant du Hezbollah, la réponse du reste du pays doit résister à la tentation de tomber dans le même piège. Elle doit s’ancrer dans une vision inclusive qui tend vers l’autorité d’un État protégeant tout le monde, et non dans une posture réactionnaire qui ne mène nulle part, si ce n’est à des tensions, à la violence et à la division. L’engagement envers l’État est défendu jour et nuit par certains sur le plan politique, mais le même mécanisme qu’ils condamnent est reproduit dans le discours.
Malgré l’histoire d’essais et d’erreurs commune à toutes les communautés, la droite chrétienne libanaise a encore du mal à voir le Liban autrement que sous le prisme de la primauté chrétienne. Même à une époque où toutes les communautés libanaises, à l’exception des chiites, reconnaissent l’autorité exclusive de l’État en matière d’armes, elle continue de représenter son héros les armes à la main. Les chrétiens du Liban portent également leur propre traumatisme, vieilli par le temps mais toujours lourd et profond. Ils constituent la communauté autour de laquelle le Liban a été fondé, et ils ont perdu la plupart des privilèges de leurs pères fondateurs. Ils souffrent également sur le plan démographique, étant passés d’une majorité démographique à une minorité relative qui ne peut calibrer son rôle dans la nation. Ils se retrouvent dans des récits réactionnaires, centrés sur l’identité, s’accrochant à un passé mythifié dans lequel ils étaient les gardiens naturels de la nation. C’est une page qui n’a toujours pas été tournée, un refus de s’adapter aux réalités actuelles et une incapacité à accepter qu’ils ont perdu la guerre civile et, avec elle, leur propre vision isolationniste du Liban. Ces chagrins de l’histoire les maintiennent aveuglés à une figure de Bachir alors qu’ils s’accrochent à l’autre, garantissant que même le souvenir peut devenir victime de discours puissants qui l’emprisonnent le long de lignes de fracture qu’il ne peut franchir.
Le rêve de la république a-t-il jamais été plus que l’homme lui-même, une force capable de véritablement unir une nation, ou simplement le reflet de l’ombre d’un seul homme sur l’histoire, qui s’est évanouie au moment où sa voix a été réduite au silence ? La réponse a été écrite dans la fumée du 14 septembre 1982, lorsque l’explosion a emporté avec lui l’homme et sa vision d’une nation unifiée, ajoutant ainsi un élément supplémentaire à la longue liste des rêves brisés du Liban.
Par Charles KHALAF.
Membre du Bloc national.




À relire cet article, il y a comme un parfum d envie, jalousie, résignation de la part d un vieux tigre
09 h 57, le 20 septembre 2025