Image tirée de « Mother », Where Are You ? (2025) de Robert Minassian. DR
L’Association cinéma Metropolis le festival « Écrans du réel : rencontre de Beyrouth du film documentaire », du 9 au 19 septembre 2025, au cinéma Metropolis (Mar Mikhaël) et au cinéma Montaigne (Institut français du Liban). Outre la vingtaine de longs-métrages, cette 20e édition propose un programme de courts-métrages qui réunit neuf œuvres, des pièces diverses mais profondément investies dans différentes facettes de la condition libanaise. La sélection est scindée en deux volets distincts.
Proposé le samedi 13 septembre à 21h15, le premier programme, qui rassemble six films, se distingue par une offre variée – allant des réflexions intimes sur la vie dans le Beyrouth contemporain à des méditations sur l’histoire communautaire, de l’élan lyrique inspiré par les archives à la critique teintée de science-fiction.
L’œuvre qui parlera sans doute le plus directement aux Libanais est A Drone Story (2024) de Laura Menassa. Tourné à Beyrouth en novembre 2024, le film prend la forme d’un documentaire d’observation mêlant plans extérieurs et intérieurs, sans doute ceux de la résidence de la réalisatrice. Les images sont accompagnées du sifflement insidieux des drones et de bombardements sporadiques, tandis que les sous-titres méditent sur la sensation de se tapir sous une surveillance incessante et mortelle, et sur la manière dont elle résonne avec les expressions de haine déshumanisante parmi les manifestants israéliens pro-guerre.
La sélection d’Écrans du réel comprend plusieurs œuvres à forte dimension artistique. L’une des plus marquantes est Meteor (2025) de Ghada Sayegh. Théoricienne de l’art et pédagogue, elle puise dans les archives méditerranéennes Katsakh de Chantal Partamian, un ensemble de films documentaires tournés en Super 8 mm et 16 mm en Méditerranée orientale entre les années 1930 et 1980.
Formellement, ces films familiaux constituent un contrepoint particulièrement évocateur à la composante « narrative » de l’œuvre : les réflexions lyriques de Sayegh et Partamian sur le déplacement, exprimées en silence par des sous-titres. Le texte poétique développe ses thèmes de manière sobre et allusive, saisissant l’expérience collective de l’exil, si tragiquement banale dans cette région.
Autre pièce forte, Waterhood (2022) de Charbel Samuel Aoun, un film muet sans texte qui repose sur les propres images de l’artiste. Aoun s’attache à capter l’eau sous toutes ses formes, filmée selon divers angles et dans de nombreux lieux, notamment Bourj Hammoud, Nahr el-Mot, Nabaa, Karantina et Jal el-Dib, qu’il répartit en trois chapitres.
Le premier, Source, s’ouvre sur un filet d’eau coulant dans l’évier d’une cuisine puis, par coupes et fondus, mène à une séquence contemplative de canalisations déversant leur flux dans le lit de béton du fleuve de Beyrouth, jusqu’aux vues filmées à l’intérieur des égouts pluviaux de la ville. Skins, le deuxième chapitre, s’attarde sur les reflets dans les mares urbaines : dans l’une d’elles, le château d’eau de Karantina se dresse au-dessus des arbres, avant que le plan ne fonde dans un autre reflétant la ligne d’horizon de la ville. Enfin, Habitat s’ouvre sur des vignettes maritimes avant de revenir au fleuve de Beyrouth – déchets séchés au pied d’une pile de pont, détritus de bouteilles plastiques boueuses, pneus et morceaux de bois trahissant une ressource en voie d’épuisement.
Le récit de Radius Catastrophe (2024), hybride de fiction et de documentaire signé Jad Youssef, est entièrement livré par des sous-titres. Il est rapporté du point de vue d’un agent d’une civilisation extraterrestre envoyé au Liban pour enquêter sur un meurtre (humain). Une séquence avant le générique évoque le crime d’honneur en question. Le reste des images relève d’un documentaire d’observation, tourné sur deux sites. L’un, « la Côte nord », montre surtout une architecture industrielle – cuves pétrolières, centrales électriques – ainsi que des structures délabrées, souvent d’un modernisme fonctionnel, et leur rapport à l’environnement naturel. L’autre site, « La Carrière », donne lieu à des plans insistants sur des bâtiments abandonnés et des traces de déchets industriels. La caméra capte aussi des vignettes d’une installation ressemblant à une station de traitement ou un réservoir d’eau. L’enquêteur extraterrestre, qui nourrit une tendresse particulière pour les chiens, beaucoup plus présents à l’écran que les humains, ne découvre finalement pas grand-chose, si ce n’est que les paysages constituent de piètres preuves, puisqu’ils changent sans cesse.
Le film 20240404 (2024) de Soraya Salwan Hammoud s’ouvre sur une animation numérique en écran partagé montrant un ovule chutant de l’ovaire vers l’utérus. La scène coupe ensuite sur une séquence réelle : un petit kangourou sort du ventre de sa mère pour gagner la poche. Un montage suit, retraçant sa croissance. Tirée d’une autre émission scientifique, la voix off décrit la naissance des planètes tandis que divers mammifères (dont un fœtus humain) apparaissent dans le ventre de leurs mères.
Vision très différente de la maternité, Mother, Where Are You ? (2025) de Robert Minassian fait entendre une voix féminine comptant au rythme des cloches d’église. Plus tard, une autre voix raconte la nuit où sa mère fut tuée lors du génocide arménien. Les images en noir et blanc, centrées sur les mains et les yeux, montrent un homme barbu à une table de cuisine, servi en café par une jeune femme à la main bandée. Lorsqu’il termine, elle lit en silence le marc resté au fond de la tasse.
De gauche à droite et de haut en bas : "Waterhood" de Charbel Samuel Aoun ; "Meteor" de Ghada Sayegh. ; "A Drone story" de Laura Menassa, "20240404" de Soraya Salwan Hammoud; "They No Longer See the Land, but Square Meters" de Ghassan Halwani ; "Playtime Karantina: Beirut belongs to Whom ?" de Jinane Dagher et Oscar de Gispert ; " Radius Catastrophe " de Jad Youssef; " Bourj Hammoud : The Value of the Existing" d’Arine et Panos Aprahamian ; "Mother, Where Are You ? " (2025) de Robert Minassian. Photos avec l'aimable autorisation de Metropolis
Le second programme
Le deuxième programme, constitué de trois courts, sera projeté le 15 septembre à 21h30 et se révèle plus thématiquement cohérent. Signés par des cinéastes indépendants en dialogue avec des architectes et des urbanistes, ces films interrogent tous des aspects du tissu urbain beyrouthin.
They No Longer See the Land, but Square Meters (2021) de Ghassan Halwani est le premier d’une série de courts indépendants produits par Public Works Studio en collaboration avec quatre artistes, issus du projet de recherche « Master-Planning in Lebanon : Manufacturing Landscapes of Inequality ». Alliant mises en scène muettes de la vie domestique urbaine, voix off et graphismes fantaisistes empruntés aux promoteurs immobiliers, l’œuvre examine le sentiment de dépossession engendré par la marchandisation extrême de la terre et du logement dans le capitalisme tardif.
Coproduction de Public Works et Orjouane Production, Playtime Karantina: Beirut belongs to Whom ? (2024) de Jinane Dagher et Oscar de Gispert ressemble d’abord à un documentaire sur la manière dont les enfants improvisent leurs jeux dans un quartier dépourvu d’espaces publics. Mais la voix off féminine, bienveillante, effleure aussi l’histoire fascinante et sanglante du quartier. Il existe bien une aire de jeux à Karantina – mais ses grilles sont restées closes en raison de la crise financière, du Covid, de l’explosion au port de 2020, etc. De là découle un panorama de l’état piteux des rares jardins publics de Beyrouth : soit fermés, soit laissés dans un entre-deux absurde, soit soumis à une surveillance si tatillonne de vigiles privés que toute spontanéité enfantine en est étouffée.
Enfin, Bourj Hammoud : The Value of the Existing (2025) d’Arine Aprahamian et Panos Aprahamian documente un projet de recherche architecturale de deux ans, mené par Arine Aprahamian et encadré par Anne Lacaton. Le site choisi, proche de Karantina, est connu pour être l’un des quartiers les plus densément imbriqués de la capitale. Comme son titre l’indique, le projet ne cherche nullement une transformation à la Solidere, mais explore comment de petites interventions stratégiques en trois lieux précis pourraient améliorer la vie quotidienne malgré de sévères contraintes économiques et spatiales. Cela s’apparente à une lettre d’amour architecturale.
Un rendez-vous incontournable
En deux décennies, le festival est devenu bien plus qu’un simple espace de projection. Il constitue désormais un rendez-vous incontournable entre le public beyrouthin et de nombreux cinéastes venus du monde arabe, où se croisent les expériences et s’approfondissent les débats.
Cette 20ᵉ édition propose une programmation de 22 longs-métrages documentaires et 9 courts-métrages. La plupart de ces productions libanaises, arabes et internationales seront projetées pour la première fois au Liban. La majorité des réalisateurs accompagneront leurs films et participeront à des discussions avec le public à l’issue des séances.
Le festival s’est ouvert avec Adnan Being And Time de la réalisatrice Marie Valentine Regagnon, portrait sensible de la grande artiste, écrivaine et poétesse Etel Adnan, immergée dans son art et dans le monde.
Le programme complert des pojections est à retrouver ici.



