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Culture - En Galerie

Une rentrée beyrouthine sous le signe des œuvres puissantes

Dia al-Azzawi chez Saleh Barakat – signalée dans un précédent article ; Adel Abidin chez Tanit et l’impressionnant collectif d’artistes arabes au DAC forment le trio de tête des expositions que vous conseille la rédaction de « L’Orient-Le Jour ». Pour la beauté des œuvres et l’intensité de leurs propos, majoritairement axés autour des événements qui secouent la région du Moyen-Orient et changent le visage du monde, comme de l’humain.

Une rentrée beyrouthine sous le signe des œuvres puissantes

Mahmoud Obaidi, "Operation Iraqi Freedome Family", 2015. Avec l'aimable autorisation du Collectif d'artistes Dalloul (DAC)

Adel Abidin, de la nécessité de peindre « Ce qui reste »

« Drift », un triptyque à l’acrylique signé Adel Abidin (155 x 200 cm pour chaque toile ; 2025). Avec l’aimable autorisation de la galerie Tanit
« Drift », un triptyque à l’acrylique signé Adel Abidin (155 x 200 cm pour chaque toile ; 2025). Avec l’aimable autorisation de la galerie Tanit


Entre douceur et désolation, vision critique et transcendance… C’est un univers pictural fascinant qui se déploie sur les cimaises de la galerie Tanit de Beyrouth*. Difficile de ne pas tomber sous le charme des grandes toiles à l’acrylique aux tonalités bleues et sable, tout en transparence, produites au cours de ces derniers mois par cet artiste irako-finlandais revenu à la peinture, après plus de vingt ans de pratiques artistiques essentiellement conceptuelles – vidéos, sculptures multimédias et installations audiovisuelles qui lui ont valu notamment de représenter la Finlande au pavillon nordique de la 52e Biennale de Venise.

Un retour à la peinture, donc, qui lui semblait le médium le plus approprié pour exprimer son sentiment de désintégration du monde tel qu’on l’a connu… Un monde dévasté, fractionné, à la dérive, que Adel Abidin dépeint, avec une infinie subtilité, dans cette exposition très justement intitulée « What Remains » (Ce qui reste). Un monde où les traces de la nature et de l’humain ne sont plus que débris et décombres… où la catastrophe est suggérée au moyen d’un mélange de fragments organiques et de débris industriels disséminés dans des paysages aquatiques et des panoramas côtiers aux horizons clairs, mais aux nuances indéterminées, perdues entre gris et bleu.

Pierre angulaire de cette exposition : le triptyque Drift (« Dérive »), dont les formes fragmentées et filamenteuses, évocatrices des restes d’un bateau échoué, traduisent fortement cette thématique du désastre, de la perte, de la destruction, des vestiges et de la survie… Dans l’espoir d’un renouveau moins sombre, malgré tout.

*« What Remains » de Adel Abidin à la galerie Tanit, Mar Mikhaël, jusqu’au 23 octobre.

Des « Témoignages de feu » de grandes signatures arabes

Au premier plan, la sculpture de Mahmoud Obaidi « Operation Iraqi Freedom Family » fait face à la tapisserie de Dia Azzawi « Massacre de Sabra et Chatila ».  Avec l’aimable autorisation du Collectif d’artistes Dalloul (DAC)
Au premier plan, la sculpture de Mahmoud Obaidi « Operation Iraqi Freedom Family » fait face à la tapisserie de Dia Azzawi « Massacre de Sabra et Chatila ». Avec l’aimable autorisation du Collectif d’artistes Dalloul (DAC)


Ce sont des œuvres puissantes, signées par quelques-uns des plus importants artistes contemporains du Liban et du monde arabe, que donne à voir le DAC (le Collectif d’artistes Dalloul) en cette rentrée.

Issues majoritairement de la collection de la Fondation d’art Ramzi et Saeda Dalloul (DAF), et réunies sous l’intitulé « Testimonies of Fire » (Témoignages de feu), elles marquent l’ouverture, récente, de ce nouvel espace d’exposition beyrouthin (fondé par Basel Dalloul et géré, comme son nom l’indique, par un collectif d’artistes amis).

Cette exposition – qu’on aurait pu qualifier de muséale, si elle ne présentait pas certaines pièces, hors celles de la collection Dalloul, destinées à la vente – explore la manière dont les artistes arabes se confrontent à la violence des massacres et au cauchemar des guerres, transformant leur dévastation en témoignages et en chefs-d’œuvre.

Si les peintures d’immeubles effondrés d’Ayman Baalbaki, les obus resculptés de Katya Traboulsi, la boîte à images d’Alfred Tarazi, la brûlante explosion de la série Brighter than a Thousand Suns de Tagreed Dargouth, entre autres pièces exposées, interrogent les traces des armes, du feu, des ruines et de la mémoire laissées par la guerre, d’autres œuvres moins connues du grand public révèlent un art prophétique du malheur arabe. Et plus particulièrement palestinien. À l’instar des peintures d’amas de crânes d’enfants réalisées dans les années 1970 par Chawki Frenn, un artiste libano-américain natif de Zahlé installé aux États-Unis.

Parmi les représentations les plus bouleversantes, une grande sculpture en bronze allié à du métal d’obus fondu de l’artiste irakien Mahmoud Obaidi représentant une famille de déplacés, aux membres fractionnés, victimes de la guerre. Intitulée Operation Freedom Iraqi Family, cette pièce est moins connue que le très médiatisé Farewell Kiss du même Obaidi – également présenté dans cette exposition –, qui consiste en un portrait de George W. Bush encadré de souliers. Et qui, certains s’en souviendront, avait été directement inspiré du fameux lancer de chaussure d’un journaliste irakien en direction de l’ex-président américain lors d’une conférence de presse à Bagdad en 2008.

Et puis, au cœur de cet accrochage, une immense tapisserie impossible à rater intitulée Massacre de Sabra et Chatila. Cette pièce textile signée Dia al-Azzawi a été réalisée sur commande pour Ramzi Dalloul (avec l’approbation de l’artiste) entre 2014 et 2018 à la Real Fábrica de Tapices de Madrid. L’œuvre originale, considérée comme la « Guernica arabe », composée à chaud en 1982 au fusain et feutres sur papier par l’artiste irakien, ayant rejoint la collection du Tate Modern à Londres.

À travers ces « Témoignages de feu », c’est dans une plongée réflexive sur la poignante empreinte de la violence sur les vies humaines dans cette région du monde que sont emportés les visiteurs. Mais aussi dans la beauté salvatrice de l’art, cette forme parmi les plus puissantes de résistance face à l’oubli. Et l’effacement !

*DAC ; imm. Stone Garden, secteur du port ; jusqu’au 11 octobre, du mardi au samedi, de 11h à 18h.

Lire aussi :

Le peintre irakien Dia al-Azzawi revient à Beyrouth avec une œuvre à couper le souffle


Ghassan Zard dresse des « Autels » pour un monde fracturé

Au premier plan, le premier « autel » de Ghassan Zard, une installation de peintures et sculptures horizontales et verticales baptisée « Veins of Ascent ». Avec l’aimable autorisation de l’artiste
Au premier plan, le premier « autel » de Ghassan Zard, une installation de peintures et sculptures horizontales et verticales baptisée « Veins of Ascent ». Avec l’aimable autorisation de l’artiste


Il y a de la puissance aussi dans l’exposition que présente Ghassan Zard à la Villa Audi. Puissance d’une plongée instantanée dans l’imaginaire fantasmagorique de ce peintre et sculpteur qui explore, au moyen d’une abstraction brute, les thèmes de la mémoire, de la violence et de la peur entremêlées des réminiscence de l’enfance.

Car à peine on franchit le seuil de la blanche maison patricienne abritant aujourd’hui un musée de la mosaïque gréco-romaine, on se retrouve directement confronté à une œuvre monumentale pour le moins intrigante. Une installation de cinq très grandes toiles (à l’acrylique et cendres) sur lesquelles court un long tracé sinueux en laiton sculpté. Étalée du sol au plafond, cette pièce, baptisée Veins of Ascent (« Veine d’ascension »), emporte le regard dans un voyage contemplatif depuis ce qui ressemble à des abysses aquatiques vers ce qui évoque des cimes enneigées. Une œuvre qui trouve son inspiration dans l’obsession de l’artiste pour la mer et le ciel, en tant qu’espaces accueillant sa quête inlassable de silence et d’apaisement.

Outre ce premier « autel » – c’est ainsi que Ghassan Zard désigne les trois installations qu’il présente dans cette exposition justement intitulée « Altars » –, les deux autres, érigés chacun dans une salle de la Villa Audi, déploient, malgré leurs architectures éphémères, une densité transcendantale qui entre en résonnance avec les strates historiques des lieux. Des « autels » picturaux et sculpturaux réinventés en point de convergence du visible et de l’invisible. En lieu où s’inscrit « une certaine mystique, indépendante du religieux ». Et qui de la fureur d’un monde au présent fragmenté conduit ceux qui les regardent vers un espace de calme et de sérénité.

Cette exposition est organisée, sous la direction de Marc Mouarkech, par la fondation Audi en collaboration avec la galerie Tanit.

*Achrafieh, centre Sofil ; jusqu’au 11 octobre. Horaires d’ouverture tous les jours de 14h à 19h.

« Entre poussière et aube »...

Une œuvre sur papier de l’exposition « Dust and Dawn » de Ghada Zoghbi. Avec l’aimable autorisation de la galerie Janine Rubeiz
Une œuvre sur papier de l’exposition « Dust and Dawn » de Ghada Zoghbi. Avec l’aimable autorisation de la galerie Janine Rubeiz


Parmi les visites d’exposition également recommandées, celle de Ghada Zoghbi, intitulée « Between Dust and Dawn » (Entre poussière et aube), emporte les visiteurs de la galerie Janine Rubeiz* dans une parenthèse méditative induite par de silencieux panoramas que l’on devine libanais. Et pour cause, la nouvelle série d’œuvres sur papier, essentiellement monochromes, qu’elle dévoile est évocatrice de récits de paysages façonnés par les cycles de la nature en corrélation avec la main de l’homme. Comme toujours chez cette talentueuse artiste particulièrement sensible au langage des sols anciens et des pierres, sous l’impeccable maîtrise du dessin, des tracés et des perspectives, se déploie une réflexion lyrique sur la mémoire de la terre et de ses modifications au fil des séquelles laissées par l’humain.

*Jusqu’au 10 octobre.

« Un moment d’Union »

« The Supper » de Philippe Farhat. Avec l’aimable autorisation de la galerie Cheriff Tabet
« The Supper » de Philippe Farhat. Avec l’aimable autorisation de la galerie Cheriff Tabet


À la galerie Cheriff Tabet*, c’est « l’humain dans le chaos du monde » qui est au centre de la nouvelle cuvée de peintures de Philippe Farhat. Présentées sous le titre « Moment d’union » (« A Moment of Union »), ses huiles sur toile (qui vont du petit au très grand format) offrent à voir un jaillissement de chairs douloureuses, de formes organiques errantes et de figures dysmorphiques à la Bacon. Souvent enveloppées d’un souffle épique évoquant les fresques des maîtres anciens et revisitant avec des couleurs vives un surréalisme sombre, elles questionnent la nature de l’existence humaine à l’aune de son émergence du chaos cosmique. Vous l’aurez compris, les thématiques et compositions de ce jeune artiste vont à contre-courant des tendances actuelles d’épurement. En témoigne son immense réinterprétation de la Cène, The Last Supper (Le dernier souper, 385 x 274 cm), au baroque assumé. Un travail qu’on aime ou pas, mais qui ne laisse pas indifférent.

*Achrafieh, rue Abdel Wahab el-Inglizi, jusqu’au 3 octobre.

Sous l’« Oversized » coloré, une critique larvée 

Un portrait à l’acrylique de la série « Oversized » de Riyad Ne'mah exposée chez Art Scene Gallery. Avec l’aimable autorisation de la galerie
Un portrait à l’acrylique de la série « Oversized » de Riyad Ne'mah exposée chez Art Scene Gallery. Avec l’aimable autorisation de la galerie


Dans un autre registre, sur le mode du portrait contemporain, c’est également la nature humaine qui est le sujet central du travail de Riyad Ne’mah. Cet artiste irakien, né à Bagdad en 1968, titulaire du prix du British Council à Damas en 2000, expose ses acryliques sur toile (de grand et moyen format) chez Art Scene Gallery*. Réunies sous le titre d’« Oversized », elles représentent toutes de jeunes silhouettes masculines aux traits du visage souvent estompés, parfois écrabouillés, mais endossant invariablement une veste surdimensionnée et à la coupe militaire. Une peinture tout en touches audacieuses, qui sous un aspect lisse et décoratif de prime abord se veut « dénonciatrice de l’enrôlement milicien des enfants dans notre région du monde », indique son auteur dans la note d’intention qui accompagne cette exposition. Tout en signalant que l’on peut y voir aussi une critique larvée du pouvoir disproportionné accordé à nos dirigeants au regard de leur dimension éthique et morale.

*Rue Gouraud, Gemmayzé, imm. Pigier ; jusqu’au 28 septembre.

Adel Abidin, de la nécessité de peindre « Ce qui reste »« Drift », un triptyque à l’acrylique signé Adel Abidin (155 x 200 cm pour chaque toile ; 2025). Avec l’aimable autorisation de la galerie Tanit Entre douceur et désolation, vision critique et transcendance… C’est un univers pictural fascinant qui se déploie sur les cimaises de la galerie Tanit de Beyrouth*. Difficile de ne pas tomber sous le charme des grandes toiles à l’acrylique aux tonalités bleues et sable, tout en transparence, produites au cours de ces derniers mois par cet artiste irako-finlandais revenu à la peinture, après plus de vingt ans de pratiques artistiques essentiellement conceptuelles – vidéos, sculptures multimédias et installations audiovisuelles qui lui ont valu notamment de représenter la Finlande au pavillon nordique de la 52e...
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