Le Premier ministre Nawaf Salam lors du débat avec « L'Orient-Le Jour » au Grand Sérail, le 14 septembre 2025. Mohammad Yassine/ L'Orient-Le Jour
L’exercice est assez rare. Ce n'est pas tous les jours qu’un Premier ministre en poste se lance dans une conversation à bâtons (plus ou moins rompus) avec un média … en direct. Mais Nawaf Salam a joué le jeu. C’est avec le chef du gouvernement que L’Orient-Le Jour a clôturé dimanche soir la première édition de son festival « Un vent de liberté », organisé du 12 au 14 septembre. Il a ainsi répondu aux questions des rédacteurs en chef, Élie Fayad et Anthony Samrani, avec beaucoup d’humour, un trait que peu de Libanais connaissent chez M. Salam qui s’était forgé une image sévère et ferme. Un humour qui ne l'empêche pas de rester focalisé sur les deux principales missions de son équipe : à savoir le monopole des armes aux mains de l'État et la poursuite de son agenda de réformes à plusieurs niveaux.
C’est au Grand Sérail, pour des raisons de sécurité, que le festival a donc été clôturé. Plus de 200 abonnés du journal se sont rendus sur place pour ce « grand débat », tenu en présence de plusieurs figures politiques et diplomatiques et des membres de la famille de L'Orient-Le Jour, et retransmis en direct sur la chaîne publique Télé-Liban.
En se lançant dans « cet exercice tout à fait particulier », pour reprendre les termes d'Anthony Samrani, Nawaf Salam a levé le voile sur un côté personnel. Il est donc revenu sur quelques grands moments de son itinéraire scolaire et universitaire ayant forgé « l’étudiant révolutionnaire » aux idéaux politiques clairs, et dont « il reste beaucoup » aujourd’hui. Une façon pour M. Salam de refuser d’être « réduit » à son appartenance familiale. Mais le temps a changé Nawaf Salam « en pragmatique », comme il le confie. Pour rappel, le Premier ministre est issu d’une des plus grandes familles politiques sunnites beyrouthines qui a donné au pays plusieurs députés, des Premiers ministres et ministres, sans oublier Ambara Salam el-Khalidi (tante paternelle de Nawaf), une pionnière du mouvement féministe au Liban.
Conscient du poids de cet héritage sur ses épaules, l’ex-enseignant universitaire, diplomate et juge a accepté la mission difficile de présider le premier gouvernement du mandat de Joseph Aoun. Mais qu’est-ce qui fait qu’un magistrat de renom quitte son poste de président de la Cour internationale de justice à La Haye pour être à la tête d’un gouvernement dans un pays en crise ? La question revient en boucle depuis janvier dernier. Et Nawaf Salam en est sans doute conscient. « Mais je ne vais pas donner des réponses-clichés du genre : ‘‘c’est l’amour du pays’’ », dit-il, déclenchant un éclat de rire général dans la salle. « Après l’élection du président Joseph Aoun et son discours d’investiture qui était très prometteur, j’ai pu voir une chance de pouvoir introduire les réformes auxquelles j’ai consacré une bonne partie de ma vie et de mes écrits », souligne-t-il en référence à ses ouvrages autour notamment de l’accord de Taëf (adopté en 1989 pour mettre fin à la guerre civile libanaise).
Celui-ci est d’ailleurs sans doute le plus grand pilier de l’action politique de Nawaf Salam, convaincu que cet accord « a été mal appliqué » et qu’il faut le mettre en œuvre intégralement. Le chef du gouvernement y est d’ailleurs tellement attaché qu’il affirme y trouver des réponses à toutes les problématiques aujourd’hui au cœur du débat politique, du désarmement des milices aux réformes économiques, financières et administratives. Nawaf Salam se veut d'ailleurs « l’héritier » de l’accord de Taëf, moment fondateur de la IIe République, plutôt que la « synthèse entre le 14-Mars et le 17-Octobre ». Il reconnaît toutefois avoir des « affinités politiques avec les idéaux du 14-Mars », un camp dont il a longtemps été considéré comme un proche. Et c’est d’ailleurs une de ses pommes de discorde avec le Hezbollah.
« Passer à la IIIe République »
Mais tout étant partisan de Taëf, il se dit ouvert à des amendements en cas de nécessité et croit qu’il faut maintenant « passer à la IIIe République » pour mettre en place un État axé sur la modernité à la faveur des « ressources humaines inégalées dans la région » que possède le Liban.
M. Salam est donc conscient que pour franchir ce pas, il faut commencer par « une réforme profonde » de l’administration publique et, surtout, consacrer le monopole des armes aux mains de l’État… en dépit du niet du Hezbollah, qui n’en finit pas de critiquer M. Salam et son équipe depuis le fameux Conseil des ministres du 5 août suivi de ceux du 7 août et du 5 septembre qui ont pavé la voie à ce chantier laborieux et difficile. Celui-ci sera-t-il accompli sans un prix politique à payer à la communauté chiite ? Nawaf Salam n’a pas directement répondu à la question. Mais cette prudence ne semble pas altérer sa détermination à aller de l’avant sur ce plan.
Message au Hezbollah
C’est ce que M. Salam tente de faire comprendre au parti de Dieu dans un message plutôt modéré tout en étant très ferme sur l'essentiel : « Sans la lutte armée que les Libanais ont menée au Liban-Sud et surtout sans le Hezbollah, le Sud n’aurait pas été libéré. Mais après mai 2000 (date du retrait des troupes israéliennes), ces armes ont-elles dissuadé l’ennemi de nous attaquer ? Malheureusement pas. Comment peut-on nous faire croire que ces armes ont contribué à défendre le pays, alors que des villages entiers sont détruits ? De plus, ces armes ont-elles protégé les dirigeants du Hezbollah » ? s'interroge-t-il encore. Et pour finir, il se dit non affecté par ce qu’il appelle « des mensonges flagrants », en référence aux accusations lancées contre lui par la base populaire du Hezb, et selon lesquelles il serait « un agent sioniste ».
Nawaf Salam est tout aussi ferme dans sa volonté de désarmer les camps palestiniens, dans la mesure où les arsenaux qui s’y trouvent « n’ont pas servi à libérer la Palestine ni à protéger les camps ». D’aucuns diront que le cabinet n’aura pas le temps de faire tout cela. Mais peu importe pour Nawaf Salam, satisfait de « participer au changement après avoir réussi à mettre le Liban sur la bonne voie », même s’il est frustré par « la lenteur de la bureaucratie et les équilibres confessionnels » qui régissent le pays et qu’il « n’arrive pas à changer ».




Bravo Monsieur Salam. Un vrai patriote qui n’a pas besoin de prouver son patriotisme. Ses actes et ses choix le prouvent puisqu’il a renoncé à ses ambitions personnelles pour servir son pays et le sortir de son marasme. C’est ça être patriote et tant pis pour ceux qui croient le contraire.
11 h 51, le 16 septembre 2025