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Le Liban à la croisée des souverainetés

« Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal : c’est le courage de continuer qui compte. » (Winston Churchill)

Le compromis adopté le 5 septembre par le gouvernement, à la suite de la présentation du plan de l’armée libanaise concernant le monopole des armes, ressemble à la formule libanaise bien connue : « ni vainqueur ni vaincu. » La situation revient donc à marcher sur un fil, laissant l’avenir incertain et maintenant l’impasse politique dans laquelle le Liban est entré après la décision du gouvernement, lors de sa réunion du 5 août 2025, de réserver l’exclusivité des armes à l’État. Il importe, dans ce cadre, de souligner que l’impasse semble au fond tourner autour de deux visions contradictoires de la souveraineté.

La première vision s’appuie sur un principe constitutionnel reconnu au niveau international et rappelle la définition donnée par Max Weber de l’État comme détenteur du droit exclusif de recourir à la violence légitime sur son territoire. Partant de ce postulat, qui occupe une place centrale dans la pensée politique contemporaine et dans le principe de souveraineté consacré par le droit international, les partisans du désarmement des armes illégales – visant en particulier celles du Hezbollah – ne considèrent pas cette décision comme la victoire d’un camp sur un autre, mais comme l’accomplissement même de la souveraineté incarnée par l’État. Atteindre cet objectif constitue d’ailleurs une condition indispensable pour obtenir l’aide extérieure à la reconstruction et créer un cadre favorable à la relance économique.

La seconde vision, à l’opposé de la première, considère que la souveraineté ne réside pas uniquement dans l’État, mais également dans la capacité de résistance armée. Cela est d’autant plus vrai que l’État et son armée sont faibles et que le gouvernement en place est perçu comme soumis à la volonté des États-Unis et de leurs alliés, dont Israël. Par conséquent, une résistance armée indépendante des forces régulières demeure garante de la liberté et de la souveraineté face aux menaces extérieures. Ainsi, toute démarche visant à désarmer cette résistance ne renforcerait pas la souveraineté ; au contraire, elle priverait le pays de sa capacité à affronter l’hégémonie étrangère. En résumé, la résistance armée reste la garante de la souveraineté réelle, tant qu’elle répond à une situation exceptionnelle qui impose le devoir de défendre la patrie contre l’ennemi, même lorsqu’elle s’exerce en dehors des institutions étatiques.

Cette dualité impose deux angles : pragmatique et structurel. Le premier analyse contexte, impacts sur la stabilité et solutions adaptées à la réalité libanaise. Le second met en lumière le système confessionnel, dont la logique communautaire entrave souveraineté et empêche l’émergence de solutions durables pour bâtir un état fort.

Sur le plan pragmatique, les réalités du terrain posent la question de la légitimité de la résistance armée comme garante de la souveraineté nationale. Aucun consensus n’existe à ce sujet : loin de renforcer l’État, elle apparaît comme un facteur de division interne et de fragilisation institutionnelle. Le dernier affrontement militaire avec Israël a révélé ses limites opérationnelles et défensives : vastes destructions au Sud, dans la banlieue sud de Beyrouth et dans certaines zones de la Békaa, ainsi qu’un affaiblissement considérable de ses capacités. Aux yeux de nombreux observateurs, elle a perdu l’élément central qu’elle revendiquait toujours : une capacité de dissuasion crédible. Sa reconquête paraît désormais hors de portée, au vu des évolutions régionales : chute du régime Assad, guerre de Gaza, frappes en Iran, éclatement de l’« axe de la résistance ». Dans ce contexte, l’intransigeance du Hezbollah, et plus largement du tandem chiite, nourrit les tensions confessionnelles internes et fait craindre un regain d’escalade militaire avec Israël. Le ministre Joe Issa el-Khoury a d’ailleurs souligné que la conservation de l’arsenal militaire du Hezbollah pourrait pousser d’autres groupes libanais à s’armer, ouvrant la voie à une répétition du scénario des années 1970, marqué par l’émergence de milices parallèles dans un climat d’instabilité lié à la présence militaire palestinienne.

Pragmatiquement aussi, une sortie de crise pourrait passer par de nouveaux privilèges accordés aux chiites. Mais une telle option renforcerait l’esprit confessionnel, attiserait méfiances, peurs et corruption, tout en poussant les autres communautés à exiger des avantages similaires. Ce mécanisme nourrirait un cycle infini de luttes de pouvoir et consacrerait la faiblesse de l’État. En somme, ces arrangements confessionnels ne produiraient qu’une accalmie provisoire, sans solution durable.

On évoque depuis longtemps, et à nouveau aujourd’hui, la nécessité d’un consensus autour d’une stratégie de défense nationale comme voie de règlement de la question des armes du Hezbollah. Mais, dans les milieux politiques, ce discours est perçu comme une manœuvre tactique ou pragmatique, alors qu’il ne saurait en aucun cas se réduire à une telle approche. Cela nous ramène au problème structurel.

En effet, il convient de distinguer entre une politique de défense fondée sur des principes essentiels et une politique stratégique traduisant concrètement ces principes. Cette distinction suppose l’existence de conditions internes précises : une identité nationale partagée et solide se manifestant par une cohésion sociale, un sens de l’intérêt général et de l’intérêt national, des institutions robustes capables de concevoir et d’appliquer les politiques de défense et de sécurité, un État de droit garantissant les droits humains sur l’ensemble du territoire, ainsi qu’un sens civique et patriotique des citoyens, se traduisant par une participation active à la vie publique sur des bases démocratiques et par leur capacité à placer leurs intérêts locaux au-dessus de toute considération extérieure.

Il va de soi que, dans un système fondé sur une base confessionnelle, de telles conditions ne peuvent être réunies. Elles demeurent néanmoins des objectifs nobles vers lesquels il convient de tendre. Ainsi, au-delà des efforts visant à trouver une solution pacifique et pragmatique à la question du monopole des armes, le gouvernement doit renforcer les fondements d’une culture politique libanaise unificatrice, capable de libérer l’individu de son appartenance confessionnelle et de lui permettre de s’affirmer comme citoyen, tout en consolidant le sentiment d’appartenance à une seule patrie et en épurant la Constitution des dispositions confessionnelles qui paralysent son esprit démocratique.

En définitive, la stratégie de défense ne saurait se limiter à des compromis pragmatiques ni à de simples capacités militaires ; elle constitue un projet politique national, reflet de la manière dont le gouvernement conçoit la société elle-même. « Là où il n’y a pas de vision, le peuple périt (proverbe biblique). »

Père Salah ABOUJAOUDÉ, s.j.

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« Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal : c’est le courage de continuer qui compte. » (Winston Churchill)Le compromis adopté le 5 septembre par le gouvernement, à la suite de la présentation du plan de l’armée libanaise concernant le monopole des armes, ressemble à la formule libanaise bien connue : « ni vainqueur ni vaincu. » La situation revient donc à marcher sur un fil, laissant l’avenir incertain et maintenant l’impasse politique dans laquelle le Liban est entré après la décision du gouvernement, lors de sa réunion du 5 août 2025, de réserver l’exclusivité des armes à l’État. Il importe, dans ce cadre, de souligner que l’impasse semble au fond tourner autour de deux visions contradictoires de la souveraineté.La première vision s’appuie sur un...
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