Entretiens Entretien

Salim Bachi : Hugo à Jersey, le chant des déracinés

Dans Le Rocher des proscrits, Salim Bachi raconte l’exil de Victor Hugo à Jersey, entre combats politiques, deuil intime et fulgurance créatrice.

Salim Bachi : Hugo à Jersey, le chant des déracinés

Photo Léa Crespi / Flammarion

Dans Le Rocher des proscrits, son dernier roman qui paraît en cette rentrée littéraire, Salim Bachi nous surprend avec un très beau récit consacré à un épisode de la vie de Victor Hugo. Exilé de 1852 à 1855 à Jersey avec nombre d’opposants politiques à Louis Napoléon Bonaparte, Hugo a réuni autour de lui tout son petit monde familier, et jusqu’à sa maîtresse Juliette Drouet. De là-bas, il continue de s’opposer à son Némésis et à s’activer politiquement tout en poursuivant son œuvre littéraire dans une grande frénésie créatrice. Peut-être sous l’influence du climat tourmenté de l’île, dépeint dans un style assez expressionniste, il vit dans une transe permanente, entre les images poétiques et les affres du deuil de Léopoldine. C’est un récit foisonnant, écrit dans une très belle langue et regorgeant de scènes saisissantes. On retiendra notamment le déroulement du procès pour trahison de l’opposant Hubert, ou bien la relation d’Hugo à ses enfants qui n’hésitent pas à critiquer ses écrits. On y découvre également une Juliette Drouet très attachante, nullement impressionnée par le grand homme, auquel elle n’hésite pas à décocher des piques pleines de finesse.

Salim Bachi, qu’est-ce qui vous a amené à vous pencher sur cet épisode de la biographie de Victor Hugo, qui paraît quelque peu éloigné de vos centres d’intérêt coutumiers – même si vous avez déjà traité précédemment d’une grande figure littéraire, Camus (Le Dernier Été d’un jeune homme, 2013) ?

En apparence peut-être, mais mon intérêt pour Victor Hugo à Jersey me semble aller de soi, à moi qui suis un exilé. Quand j’écris un roman, j’essaye avant tout d’explorer une part de ma personnalité. Pour Camus, je m’étais intéressé à la maladie qui surgit dans la vie d’un jeune homme et décide de sa vocation, un sujet très personnel pour moi. Dans le cas précis du Rocher des proscrits, j’ai voulu évoquer ce sentiment de l’exil, qu’il soit géographique ou intérieur, que j’éprouve tous les jours, mais aussi la perte et le deuil qui étreignent le poète. Ce sont des sentiments universels, puisque nous sommes tous confrontés, à un moment de nos vies, à la mort des êtres chers, à la vieillesse, à la solitude.

La figure de Louis Napoléon Bonaparte semble susciter chez ses opposants une hostilité assez débridée et les réunit dans une sorte de fraternité. Comment expliquez-vous cette atmosphère politique ?

Les révolutions de 1848 ont été féroces. La répression a été terrible, conduite par l’armée d’Afrique, celle qui a mené la conquête de l’Algérie avec des méthodes barbares – vous voyez, nous ne sommes jamais loin de certains sujets contemporains. Je voulais aussi montrer cette violence dans le Rocher des proscrits. Napoléon III, considéré comme un usurpateur, est affublé de tous les sobriquets – et Hugo n’est pas en reste qui le surnomme dans un pamphlet « Napoléon le Petit » –, et on projette même de l’assassiner.

Face à lui, les proscrits de Jersey forment une grande famille, divisée certes mais unie dans sa détestation. En écrivant sur Victor Hugo à Jersey, j’ai voulu aussi parler de ces hommes et femmes chassés de France, déracinés et appauvris, qui malgré tout ne désarment pas. Victor Hugo n’aura de cesse de leur venir en aide, conscient qu’il fait partie des privilégiés.

Vous montrez les grands écrivains français qui se lisent, s’épient et se jalousent. Si l’on excepte Balzac, beaucoup d’auteurs en prennent pour leur grade, comme « cet imbécile de Sainte-Beuve », ou encore Gustave Flaubert, qualifié de « jeune Normand qui se pique d’écrire sans grand succès ».

Flaubert est encore en 1853 un inconnu qui certes a écrit Madame Bovary mais ne l’a pas encore publié. Son seul fait de gloire est d’être l’amant de Louise Colet. Quant à Balzac, il ne cesse de moquer les infortunes conjugales et extraconjugales de son ami Hugo dans sa correspondance avec Mme Hanska. Sainte-Beuve, pour sa part, a trahi l’amitié d’Hugo en devenant l’amant de sa femme, ce qui est d’autant plus étonnant qu’il était impuissant. La littérature est le produit d’êtres de chair, empêtrés dans leur condition d’êtres humains et agités souvent par leurs inimitiés, mais capables aussi de grandes admirations comme celle d’Hugo pour Balzac.

Jersey est un personnage à part entière du récit, avec son rocher et sa digue de troncs d’arbres. Pensez-vous que la géographie tourmentée de l’île ait influencé le vague à l’âme d’Hugo et des autres proscrits ?

Cette petite île anglo-normande au milieu du XIXe siècle, était sans doute bien loin de la Jersey d’aujourd’hui, destination touristique et paradis fiscal. J’ai imaginé une nature plus âpre, une île assombrie par la pauvreté et balayée par les tempêtes et le fracas de la mer. Victor Hugo semble y puiser une inspiration et une force renouvelée, propices à son travail poétique.

Vous montrez un Hugo constamment au travail, occupé à griffonner des carnets, composer un poème, travailler à un roman ou encore faire des dessins à l’encre de Chine, et cela qu’il soit chez lui, en promenade sur l’île ou en visite chez sa maîtresse. La réputation de polygraphe frénétique accolée à Victor Hugo est-elle justifiée ?

Tout à fait justifiée. Juliette Drouet se plaignait dans ses lettres que Victor Hugo, quand il lui rendait visite, passait le plus clair de son temps à écrire ou à lire, et ne lui parlait pratiquement pas. L’homme écrivait huit heures par jour, dormait huit heures par nuit – contrairement à la légende qui dit qu’il ne dormait pas –, et le reste du temps correspondait avec ses amis, les recevait, s’occupait de sa famille. Il n’y a pas d’écrivain, surtout de la trempe de Victor Hugo ou Balzac, sans une discipline de fer.

Victor Hugo n’est pas seul à Jersey, il a emmené avec lui tous ses proches ; la manière dont ils interagissent avec lui n’est-elle pas très moderne pour l’époque ?

Oui, on le respecte sans doute, on l’aime, on l’admire, mais sa femme et ses enfants lui parlent sur un pied d’égalité. Ses fils ne se privent pas de lui dire ce qu’ils pensent de lui ou de son travail, et Juliette Drouet ne cesse de se moquer de lui dans sa correspondance. Je le soupçonne en revanche d’avoir été plus dur avec sa fille Adèle qui souffrira beaucoup de solitude. Victor Hugo était un père attentif et ses enfants ont été des écrivains ou des artistes, ou ont tenté de le devenir, la figure du père étant peut-être trop écrasante.

Le spiritisme tient une place importante chez les proscrits, qui convoquent à leurs « tables parlantes » une ribambelle de figures, de Chateaubriand à Mahomet en passant par Shakespeare ou Jésus-Christ. On y débat aussi assez librement de religion…

Oui, absolument. La perte de Léopoldine a conduit la famille de Victor Hugo à l’aventure des tables parlantes. Il faut comprendre que Victor Hugo était croyant contrairement à ce que l’on peut penser aujourd’hui – un croyant sans dogme et sans Église, mais un croyant tout de même, ouvert à toutes les spiritualités. D’abord sceptique, il finit par plonger corps et âme dans cette expérience dont les procès-verbaux, œuvre commune des Hugo, sont des textes passionnants.

On voit Victor Hugo et Juliette Drouet entretenir une passion complexe. Consciente de ses frasques, elle garde néanmoins son affection à « son Totor ». De son côté, il paraît lui vouer une reconnaissance très romantique… Comment percevez-vous cette relation ?

C’est pour moi l’une des plus belles histoires d’amour de tous les temps. Juliette Drouet est l’âme sœur de Victor Hugo, souvent tourmentée d’ailleurs mais extraordinaire de drôlerie et d’intelligence. Il se servira d’elle pour élaborer la Cosette des Misérables, et son parcours d’orpheline l’aidera à comprendre la nécessité de protéger les enfants de la prédation, très répandue au XIXe siècle.

En revanche, la jalousie terrible de Victor Hugo fera que la pauvre Juliette sacrifiera sa liberté pour rassurer son grand homme.

Pour ce récit, vous avez utilisé une importante matière documentaire. Ces emprunts, quoique dûment signalés, sont plus nombreux que ce que les auteurs s’autorisent habituellement. Comment les avez-vous intégrés, et plus généralement, quelle est la part de la fiction dans votre roman ?

Eh oui, on ne se substitue pas à Victor Hugo. Je ne pouvais, surtout dans la relation du procès Hubert, paraphraser Hugo. Je trouvais sa narration très vive, très belle, pourquoi me serais-je privé de l’utiliser telle quelle dans le roman ? En revanche, j’ai tenté de peindre tous les proscrits qui ont participé à l’affaire Hubert : je leur ai redonné une existence et une profondeur qu’ils n’avaient pas forcément dans les Carnets. Telle est la part de la fiction, celle dont je dis en citant Shakespeare qu’elle est l’étoffe des songes dont nous sommes faits.


Le Rocher des proscrits de Salim Bachi, Plon, 2025, 256 p.

Dans Le Rocher des proscrits, son dernier roman qui paraît en cette rentrée littéraire, Salim Bachi nous surprend avec un très beau récit consacré à un épisode de la vie de Victor Hugo. Exilé de 1852 à 1855 à Jersey avec nombre d’opposants politiques à Louis Napoléon Bonaparte, Hugo a réuni autour de lui tout son petit monde familier, et jusqu’à sa maîtresse Juliette Drouet. De là-bas, il continue de s’opposer à son Némésis et à s’activer politiquement tout en poursuivant son œuvre littéraire dans une grande frénésie créatrice. Peut-être sous l’influence du climat tourmenté de l’île, dépeint dans un style assez expressionniste, il vit dans une transe permanente, entre les images poétiques et les affres du deuil de Léopoldine. C’est un récit foisonnant, écrit dans une très belle langue et...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut