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Nos lecteurs ont la parole

Rouge, honneur et douleur


Le rouge est une couleur singulière ! Elle incarne à la fois l’honneur, l’amour et la liberté, mais aussi la douleur, le sang et la mort. Au moment de l’indépendance du Liban en 1943, les représentants du peuple, inspirés du drapeau français, ont conservé la couleur rouge dans le nouveau drapeau de l’indépendance et ont même doublé sa présence. Aux côtés du cèdre qui symbolise la longévité, et de la bande blanche, symbole de paix, de pudeur et d’égalité, le rouge était perçu comme l’emblème de l’honneur en rapport avec le courage et le sacrifice. Mais la portée de cette couleur rouge, à la lumière de notre histoire plus récente ornée d’évènements redoutables, mérite d’être revisitée. D’autant plus que, depuis le début du siècle présent, plusieurs pays, notamment ceux de notre voisinage, ont été appelés à modifier les couleurs de leur drapeau, à mesure que les vagues de bouleversements politiques les ont frappés.

En 1943, la couleur rouge a été gardée sur le drapeau parce que nous voulons toujours nous rappeler que nous avions versé notre sang pendant des siècles pour l’indépendance de notre pays, et que nous étions prêts à continuer à le faire. Nous reconnaissions ce lien de couleur rouge dans notre mémoire collective de luttes, de bravoure, de douleurs et d’espoirs. Le rouge est à la fois la couleur à travers laquelle on imagine l’enfer et la couleur de l’horizon d’un soir d’été brûlant. Plus particulièrement, le rouge rappelle le Phénix, la renaissance, et ce pourpre que nos ancêtres furent les pionniers dans son extraction et sa commercialisation. Nous l’avons gardé parmi nos couleurs emblématiques, tout simplement, parce qu’il définit une grande partie de ce qui est précieux en nous : nos sacrifices, nos exploits, notre honneur... Le but étant éventuellement que chaque Libanais grandisse en apprenant que d’autres sont morts pour lui, pas dans le but de glorifier la mort, mais dans le but de faire de chacun un potentiel bâtisseur de nation. En résumé, la couleur rouge incarne cette perspective de l’existence à travers laquelle notre pays, malgré les secousses et les adversités, s’obstine à survivre et à rendre sa propre vie plus riche et plus attirante !

Il est aussi opportun de comprendre autrement la portée de cette couleur rouge dans la vie d’un pays. D’un point de vue scientifique, le rouge est d’abord la couleur du sang. Et le sang est un signe de blessure, la blessure est un signe de douleur, et la douleur est un signe de vie bien qu’elle soit en même temps un signal d’alarme à cette vie. Historiquement, nos ancêtres grecs avaient défini les signes de l’inflammation en trois mots : rougeur, douleur, tumeur (rubor, dolor, tumor). Ainsi, la rougeur et la douleur sont les marques visibles d’un processus en péril mais encore vivant. L’absence de ces signes, paradoxalement, peut annoncer la fin, une fin de vie durant laquelle la douleur et la rougeur étaient des signes d’espoir plutôt que des annonciateurs de mort. En effet, d’un point de vue médical tant qu’il y a accès aux soins, l’espoir existe de même que la vie car, on ne peut soigner, et espérer de guérir, que ce qui vit encore même dans la douleur et la rougeur.

Est-ce que c’est ce qu’est véritablement le Liban ? Une inflammation à large spectre encore mal traitée ? Une tumeur confuse, rouge, douloureuse, enflammée d’espoirs frustrés ? Jusqu’à quand resterons-nous cette offrande sacrifiée, ce peuple sans décision propre, attendant des consignes et une guidance d’ailleurs ? Jusqu’à quand continuerons-nous à engendrer des fils que nous expulsons, pour les célébrer un lendemain, morts, ailleurs, comme des héros dans des pays qui ne les ont jamais engendrés loin du pays qui ne les a jamais reconnus ? Jusqu’à quand le Liban restera-t-il prisonnier du travail sans fin de sa propre naissance ? Jusqu’à quand durera cet effort d’accouchement de soi qui s’avère être une tâche immense ? Dieu sait combien l’accouchement de soi-même est douloureux. Ce travail est souvent voué à l’échec si jamais il ne se fait pas dans les meilleures conditions et le pays reste mort-né, sans souffle et sans avenir. Aujourd’hui encore, le Liban tente de se mettre au monde et tente de donner naissance à soi-même dans un labeur difficile. Ce soir, à l’ombre permanent d’une guerre nouvelle, nous voilà une fois encore exposés à la rougeur d’une façon ou d’une autre. Serions-nous exposés à une guerre qui ne reconnaîtra ni frontières, ni idéologies, ni capitulation ? Serions-nous exposés à une guerre qui emportera tout : le vert du cèdre, le blanc de la paix, le rouge de la vie ?

Parmi les théories de l’évolution humaine, l’une est particulièrement intrigante : l’hypothèse selon laquelle la douleur de l’accouchement aurait façonné notre humanité. Alors que les animaux de la jungle donnent naissance seuls, l’être humain le fait différemment. En effet, devenus bipèdes, les Hommes ont vu leur bassin se rétrécir. En même temps, la tête du fœtus, devenue plus grosse durant l’évolution de l’espèce, a rendu l’accouchement difficile et parfois mortel. Cette difficulté aurait, selon d’éminents chercheurs dans ce domaine tels que Karen Rosenberg et Wenda Trevathan, obligé les femmes à se faire aider créant ainsi un besoin fondamental de coopération, d’assistance et de solidarité. La naissance humaine est donc, depuis l’origine de la vie civilisée, un acte collectif. Dans cet acte de collaboration, le Liban, comme un corps qui tente de renaître, ne peut accoucher seul. Un accouchement sans assistance risque de se transformer en une hémorragie. Si ce n’est pas en vain qu’on appelle les personnes qui accompagnent la naissance des « sages-femmes », il est évident qu’il nous faut aujourd’hui, un ou des « sages-pays » pour nous aider à travers ce labeur. Un acteur ou des pays capables d’aider sans dominer, d’écouter sans manipuler, de veiller sans s’imposer. Il nous faudra enfanter ce pays encore et encore, le rêver à chaque génération, le porter vers un avenir plus juste, plus stable, plus digne, un avenir plus rouge sans que cela ne soit nécessairement le reflet d’un projet de mort mais l’emblème du développement, de la naissance et de la croissance, ces moments-clés entre la souffrance et la vie. Si nous échouons à bien faire le diagnostic entre le fœtus et le placenta, entre le rouge de l’espoir et celui de l’annonce de la mort, entre l’émotion colorée par de l’honneur et celle colorée par la douleur, nous ne naîtrons pas, encore une fois, car rien ne naîtra de la confusion que la confusion elle-même. Ainsi nous serons, une fois de plus, dévorés dans cette jungle qui nous entoure alors que nous sommes pris par les emblèmes, les slogans, les émotions, et les couleurs !

Rami BOU KHALIL, MD, PhD

Chef de service de psychiatrie à l’Hôtel-Dieu de France

Professeur associé à la faculté de médecine de l’Université Saint-Joseph

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Le rouge est une couleur singulière ! Elle incarne à la fois l’honneur, l’amour et la liberté, mais aussi la douleur, le sang et la mort. Au moment de l’indépendance du Liban en 1943, les représentants du peuple, inspirés du drapeau français, ont conservé la couleur rouge dans le nouveau drapeau de l’indépendance et ont même doublé sa présence. Aux côtés du cèdre qui symbolise la longévité, et de la bande blanche, symbole de paix, de pudeur et d’égalité, le rouge était perçu comme l’emblème de l’honneur en rapport avec le courage et le sacrifice. Mais la portée de cette couleur rouge, à la lumière de notre histoire plus récente ornée d’évènements redoutables, mérite d’être revisitée. D’autant plus que, depuis le début du siècle présent, plusieurs pays, notamment ceux de notre...
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