J’ai longtemps cru que rester suffisait.
Que rester dans le souvenir me protégerait de l’oubli.
Que rester, c’était aimer.
Mais aujourd’hui, je sais : pour aimer pleinement, il faut aussi savoir partir.
Je quitterai…
Je quitterai ce banc de bois, usé par les souvenirs.
Celui où, enfant, je rêvais de devenir pilote ou écrivain, selon les jours et les humeurs. Je quitterai cette salle de classe, où les rires d’autrefois résonnent encore dans mes tempes comme un refrain fantôme.
Je quitterai même ce petit coin de la cour, où mon cœur battait plus fort que mes pas.
Je ne tourne pas le dos. Je fais face.
Je quitterai, car j’ai appris que le bonheur ne vit pas dans quelques chants du passé, mais dans les routes que l’on ose tracer, même tremblant.
Je me souviens encore de ma grand-mère, de ses mains chaudes, de sa voix rassurante.
Je ne l’ai pas revue depuis ce mardi-là.
Mais dans chaque départ, elle est là.
Et reviennent les mardis, jadis amers.
Je quitterai les illusions d’éternité, les attentes qu’on m’a plantées dans le cœur.
Je quitterai, même si chaque pas m’arrache un souvenir.
Un enfant m’a demandé hier :
Tu reviendras ?
J’ai souri.
Je reviendrai peut-être... Mais d’abord, il faut que je parte.
Partir. Voler. Rêver.
Rêver d’un monde sans guerre.
Rêver d’un jour sans nuit, et d’une nuit… sans crépuscule.
J’ai toujours tant rêvé.
Je n’oublierai jamais.
Et je rêverai demain encore.
C’est pourquoi, à tous ceux qui pensent que le passé est un brouillon ou un échantillon, je vous le dis sans aucun doute : le passé est la clé de l’avenir.
Je quitterai mes silences, qui assourdissaient mes convictions.
Je quitterai le moi d’hier, pour que demain, je quitte le moi d’aujourd’hui.
En vain, je pourrais tout quitter et recommencer de zéro, mais un adulte sans un enfant en lui ne serait qu’un sot gamin !
Je vais partir, certes – mais j’ai bien dit « je vais partir », et non « je vais me trahir ».
Alors non, je ne fuirai pas l’enfant que j’ai été.
Je l’emmènerai avec moi.
Il s’assiéra à côté de moi dans les trains, les avions, les rêves éveillés.
Il me rappellera de lever les yeux vers les nuages, de sourire sans raison, de pleurer sans honte.
Je quitterai, oui.
Mais pas pour m’effacer.
Pour m’agrandir.
Pour devenir complet.
Je partirai avec mes blessures cousues au fil de l’espoir, mes souvenirs pliés dans une poche de cœur, et mes rêves en désordre comme une valise trop vite bouclée.
Je quitterai pour mieux revenir, lorsque le temps aura fait de moi quelqu’un qui ne regrette plus, mais qui comprend.
Et quand un autre enfant me demandera : Tu es d’ici ?
Je lui dirai : Je suis d’où viennent les souvenirs. Et j’avance vers ce qu’ils me donnent la force de bâtir.
Car quitter n’est pas perdre. Quitter, c’est choisir.
Et moi, je choisis la vie, en écoutant le moi de huit ans me dire : « Deviens écrivain, ça ne te fera pas de mal ! »
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J’ai quitté le Liban depuis longtemps avec les larmes aux yeux
00 h 31, le 22 août 2025