© J.-F. Paga / Grasset
Elyas, le narrateur de La Naturalisation, le second roman – visiblement nourri d’autobiographie – de Zied Bakir, est un jeune Tunisien venu en France par amour des mots et des livres. Ce pays, il en rêve depuis ses jours passés sur les bancs du lycée français de Tunis.
Son destin est marqué par les signes : la légende familiale souligne en effet la concomitance entre un acte rituel le concernant et la fin du président Bourguiba – pas exactement sa fin mais le moment où il est expulsé du palais de Carthage, après quelque trente années de présidence aussi brutalement autoritaire que doucement francophile. « Nous n’avons pas l’habitude d’archiver les grands événements familiaux, mais puisque la petite et la grande histoire se confondaient dans les larmes, j’en déduis que je perdis mon prépuce le 6 novembre 1987, à l’âge de trois ans et des poussières. »
Dans la bousculade qui s’ensuit, Elyas prend cette décision irrévocable : « un jour je partirai, je ne changerai pas le monde, je changerai de monde, comme ça sur un coup de coude. »
Son parcours en France, chaotique et émaillé de galères, qu’il traverse avec pour seuls compagnons ses lectures, le rapproche chaque jour de son rêve : se fondre avec cette France davantage fantasmée que vécue.
Hébergé les premiers mois chez son oncle Amar, dans la banlieue parisienne, le narrateur part à la découverte des charmes de Paris, et atterrit ainsi parmi les « dames de petite vertu » de la rue Saint-Denis. Il est sans le sou, mais une bonne âme lui glisse opportunément entre les mains un billet de cinquante euros. Il découvrira que son bienfaiteur pensait ainsi le guérir de sa frustration pour lui éviter de devenir un terroriste. « Je ne suis pas votre musulman, réplique-t-il, encore moins un djihadiste, enfin si mais un djihadiste de la poésie, y a pas mieux pour sauver le monde. »
Alex, un sans-abri qui dort sous la tente au bois de Boulogne, lui suggère de rejoindre les compagnons d’Emmaüs. Malgré la découverte des joies de la province, il s’avère très vite qu’Elyas n’est pas fait pour l’action, fût-elle caritative. Jugé « pas opé » (non opérationnel), le voilà adressé à l’asile psychiatrique du coin : « Vous devriez passer quelques temps à l’hôpital, ils vont s’occuper de vous là-bas… »
Après y avoir navigué au milieu d’autres patients cabossés par la vie, il connaît une romance improbable avec Madame Blasco, sa psychologue, femme d’âge mûr rescapée d’un divorce long et difficile. Un peu revêche au premier abord – « le visage fermé, la démarche raide et le regard sévère… » – Adeline révèle bientôt une autre face : en mal d’amour, elle signe à son jeune et vigoureux patient des permissions de sortie afin de le retrouver à l’abri des curieux, d’abord au café, puis à l’hôtel, et plus tard à la mairie pour l’épouser. Cette belle histoire d’amour évoque des Mille et Une Nuits inversées, où il doit chaque nuit lutter contre l’ennui et préserver la flamme en racontant un fragment de sa vie antérieure au pays.
Ces récits renvoient du « bled » une image sans complaisance, celle d’un apprentissage scolaire où le savoir voisine avec l’arriération et où un boulanger porté sur la bouteille est vite dénoncé. D’insolent, le regard devient iconoclaste quand le narrateur raconte sa fréquentation de la mosquée en compagnie de son grand-père, les prêches interminables que l’enfant restitue avec ses propres mots et le ballet des prosternations exécutées par les croyants derrière l’imam. Il se fond un temps parmi eux, avant « d’être frappé d’un mortel ennui au sein de cette faune masculine ».
L’ultime expérience amènera Elyas à postuler pour l’institution qui symbolise peut-être le mieux la fascination des étrangers désaxés pour la France : la Légion étrangère. Cependant, l’admission parmi les « képis blancs » est un parcours du combattant avant l’heure, pour lequel il doit encore mobiliser d’autres récits.
Au-delà de la langue imagée, truffée de jeux de mots et d’allusions potaches, La Naturalisation est en réalité un livre très profond sur l’identité. Même quand il est au cœur d’institutions typiquement françaises – le bordel de la rue Saint-Denis, les compagnons d’Emmaüs, l’hôpital psychiatrique, la Légion étrangère –, Elyas ne se départit jamais de ce qui fait de lui un « métèque ». Il transporte avec lui son bagage arabo-musulman, ses traditions, déformées au prisme de la narration, en somme tout cela qui – le veuille-t-il ou non – le constitue.
La Naturalisation de Zied Bakir, Grasset, 2025, 208 p.