© F. Mantovani / Gallimard
Bertrand Dumas Éditeur. L’homme a passé allègrement la soixantaine et dirige une petite maison d’édition où il tente de faire éclore de grands talents.
« Ma petite boutique de l’imaginaire sera ouverte à tous les conteurs, artisans de la fiction, franchisseurs de miroirs, explorateurs du dedans, chercheurs, découvreurs, résistants, poètes, alchimistes, apprentis sorciers et voyants », telle est la profession de foi du jeune Dumas lorsqu’il lança jadis sa maison d’édition. Panache de la jeunesse, certitude de l’esthète.
Quarante ans plus tard, la maison compte à son catalogue plus de 600 titres et ses locaux se trouvent, comme il se doit, dans le VIe arrondissement de Paris. Un doux parfum germanopratin a plané sur cette vie qui s’est construite autour de solides lectures, de balades au jardin du Luxembourg, de rapports de confiance avec les auteurs – mais aussi de perfides trahisons –, de prix manqués, de prix reçus, d’attentes comblées (rares), d’espoir déçus (très nombreux). Une vie d’éditeur que diable, et que Bertrand Dumas ne regrette pas. Il aura au fond passé sa vie à lire. « J’ai calculé, note Dumas, le nombre d’heures consacrées à la lecture : trois les jours ouvrables, six les jours de week-ends et de vacances, soit, sur quarante ans, 55 000 heures, l’équivalent de six années complètes, un dixième de ma vie. »
Quel est le profit que cet homme à la fois enthousiaste et revenu de tout en a tiré ? Peu de choses. Peu de sagesse en tous cas. Mais quelques bonheurs néanmoins. Chaque éditeur est un orpailleur. « Après tant d’années d’exercice, il m’est toujours impossible de résister à la tentation d’ouvrir un texte reçu, de découvrir son titre, son épigraphe, ses dédicataires, son incipit : un rite de défloration, car plus encore que de découvrir il s’agit de révéler, là est la part triomphante du tout premier lecteur. »
Donc Dumas a beaucoup lu et suffisamment publié. Certains auteurs se sont prosternés pour qu’il soit leur éditeur, cet homme dont on attend qu’il soit un confident essentiel et un faiseur de miracles. Certains romans de sa maison parlent à toute une génération. Laquelle ? L’ancienne ! Car il faut se rendre à l’évidence, Bertrand Dumas cache un terrible secret qu’il n’ose révéler ni à sa femme, ni à ses employés, ni à ses auteurs : il est sur la paille. Complètement endetté. Foutu. La boîte est en liquidation judiciaire. Et son banquier n’est pas de ceux que l’on amadoue en offrant des livres.
Ce qu’il faudrait là maintenant, là tout de suite, à l’éditeur, c’est un miracle. Il pourrait compter sur la mort d’un de ses auteurs qui le ferait, d’un coup de baguette magique, entrer au panthéon des auteurs cultes. Mais ses anciens poulains ne sont plus que d’anciennes gloires vouées à l’abattoir de l’oubli. Ou bien, autre idée, il lui faudrait urgemment se réconcilier avec un auteur à succès qu’il a découvert, mais avec qui il est fâché. Lui quémander une petite contribution… Un texte… Mais non, Dumas est un éditeur trop orgueilleux pour cela.
Un jour, Enzo, son ami de toujours, l’invite à un dîner où est convié le Pharaon, un milliardaire français qui se pique de culture et adore le livre. Qu’en coûterait-il à ce divin mécène de racheter les dettes de Bertrand Dumas Éditeur ? Rien ou presque. Bertrand enfile une chemise, une veste et s’en va, comme dans un roman, héros d’un temps ancien, cœur vaillant, tenter de sauver sa boîte dans un dîner mondain…
Enlevé et drolatique, mais pas virulent, ni sarcastique, Tonino Bénacquista croque le milieu de l’édition dans un récit jouissif qui a le mérite de mettre les pieds dans le plat et de pousser à la réflexion : quelle place occupe véritablement les livres aujourd’hui à l’ère du tout image, du dieu numérique et de la boursouflure des egos ? Quelle place accordons-nous à la littérature ? Avons-nous encore envie d’être surpris et bousculés dans nos certitudes ? « Oui, je sais, dit Dumas, j’ai donné leur chance à des bizarreries, à des extravagances qui ont laissé la critique perplexe et les lecteurs indifférents. » Pour autant, c’étaient des livres et il leur appartenait de nous montrer le monde autrement. Comme des révélateurs. Se pourrait-il que ce monde-là disparaisse ?
Moins sombre satire que vaillante défense et illustration de l’édition, Tiré de faits irréels fait l’apologie de la fiction. Notre besoin de nous raconter des histoires est insatiable. En voilà une bonne nouvelle et un bon livre !
Tiré de faits irréels de Tonino Bénacquista, Gallimard, 2025, 192 p.