Critiques littéraires Critique

La guerre civile libanaise, matrice de notre présent

Le sectarisme confessionnel des communautés libanaises serait-il une sorte d’instinct primaire, irréductible – une pulsion de mort inscrite dans le corps même de la société ? C’est du moins l’impression qui se dégage de La Malédiction du Liban, le nouvel ouvrage du romancier et journaliste Mohammed Abi Samra.

La guerre civile libanaise, matrice de notre présent

D.R.

Recueil de témoignages, La‘natou Loubnan (La Malédiction du Liban) de Mohammed Abi Samra (Riad El-Rayyes Books), dresse une ample fresque de la guerre civile libanaise, jusque dans ses répercussions présentes. L’auteur y emploie une méthode qu’il a patiemment affinée au fil des ans : enregistrer, transcrire, puis réécrire de longs entretiens menés avec une même personne. Cette réécriture relève d’un véritable processus de création littéraire : elle transforme la matière brute – le témoignage oral, souvent décousu – en un récit quasi romanesque, dramatisé, qui dépasse le point de vue strictement individuel de l’interviewé pour restituer un environnement social et politique plus vaste.

Deux témoignages évoquent le processus progressif d’épuration ethnique dans la banlieue sud de Beyrouth, une région autrefois confessionnellement mixte. Les différentes communautés y coexistaient alors paisiblement, malgré des tensions le plus souvent bénignes, parfois franchement comiques. Ce climat de coexistence ne devait pas durer : à l’approche de la guerre, puis après son déclenchement, la peur chrétienne des fedayins palestiniens s’intensifie, nourrie par des agressions et des intimidations qui provoquent des vagues successives de déplacements forcés. Ces déplacements se poursuivent jusque dans les premières années 80, lorsque les organisations palestiniennes et les miliciens d’Amal contraignent les derniers habitants chrétiens à fuir la banlieue sud.

Un autre récit est celui d’un ancien lieutenant d’As-Saïqua, organisation politique et militaire palestinienne créée et contrôlée par le régime syrien. Ce chapitre, par le déchaînement de sa violence débridée, rappelle les scènes les plus brutales des films de Scorsese ou de Tarantino. On y retrouve toute la sauvagerie de la guerre : enlèvements, exécutions sommaires, tortures, massacres, suicides…

Peut-être la scène la plus violente du livre – une violence inouïe, cauchemardesque – est celle relatée par un ancien prisonnier libanais des centres de détention israéliens. Lors d’un transfert entre deux prisons, une trentaine de détenus, les yeux bandés et les mains et pieds ligotés, sont entassés dans un camion où ils restent ainsi deux jours durant, noyés dans leurs propres fluides et déjections : vomissements, salive, urine et excréments.

Certains chapitres sont plus synoptiques, comme celui consacré aux années 80, qui illustre la désintégration de la société libanaise sous l’effet de la guerre. Le sectarisme ne se limite plus à opposer les différentes communautés confessionnelles, mais divise désormais une même communauté : on assiste aux guerres intestines des chrétiens, ainsi qu’aux combats entre le Hezbollah et le mouvement Amal pour la domination de la banlieue sud. C’est précisément en cela que le sectarisme ressemble à une pulsion de mort : il morcèle un ensemble en entités toujours plus petites, jusqu’à son effritement total.

Le huitième et dernier chapitre dépeint une société d’après-guerre, non pas guérie, mais entièrement façonnée par le conflit civil. La plupart des régions libanaises sont désormais des sortes de ghettos confessionnellement homogènes, les tensions sectaires risquent de dégénérer à tout moment, et l’assassinat politique est devenu une pratique presque banale. La banlieue sud de Beyrouth incarne peut-être le plus clairement cette persistance de la guerre : urbanisation extrêmement anarchique, délinquance, domination absolue des deux partis chiites, et émergence, sous l’égide du Hezbollah, de ce que l’auteur nomme une « contre-société » guerrière, rigide, fermée et religieusement fervente.

Porté par une écriture fiévreuse et impitoyable qui mime à merveille la fureur de la guerre, La Malédiction du Liban redonne toute sa force et sa vivacité à l’affirmation souvent répétée que notre guerre civile n’a jamais pris fin. Une réserve demeure toutefois quant au statut des témoignages : en leur donnant une forme littéraire largement inspirée des techniques du roman, en les réécrivant et en les remaniant, Mohammed Abi Samra reste-t-il fidèle à la parole de ses interlocuteurs, ou bien leur impose-t-il – consciemment ou non – sa propre vision ? Bref, qui parle réellement dans ces récits que nous venons de lire ?

La‘natou Loubnan (La Malédiction du Liban) de Mohammed Abi Samra, Riad El-Rayyes Books, 2025, 360 p.

Recueil de témoignages, La‘natou Loubnan (La Malédiction du Liban) de Mohammed Abi Samra (Riad El-Rayyes Books), dresse une ample fresque de la guerre civile libanaise, jusque dans ses répercussions présentes. L’auteur y emploie une méthode qu’il a patiemment affinée au fil des ans : enregistrer, transcrire, puis réécrire de longs entretiens menés avec une même personne. Cette réécriture relève d’un véritable processus de création littéraire : elle transforme la matière brute – le témoignage oral, souvent décousu – en un récit quasi romanesque, dramatisé, qui dépasse le point de vue strictement individuel de l’interviewé pour restituer un environnement social et politique plus vaste.Deux témoignages évoquent le processus progressif d’épuration ethnique dans la banlieue sud de Beyrouth, une...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut