© Manuel Braun
Les lecteurs de Christian Bobin, hommes et femmes, on peut légitimement les soupçonner d’avoir été amoureux de ses métaphores et de l’avoir pris pour mentor, plaçant ses livres au chevet de leur vie, afin de cheminer tous les jours avec lui. Avec Le Murmure, ce sont eux qui seront à son chevet, à l’hôpital de Chalon-sur-Saône.
Ils seront témoins de ce rêve qui inaugure le livre, comme un ange annonçant sa mort : « Tu auras des conversations avec des rois, des reines et des dieux ». Ils seront témoins également de cet adieu qui est une résurrection, à la dernière ligne du recueil : « Sur le roc de la mort, nous serons deux présences éternelles. Dieu n’éteindra jamais nos yeux. Nous serons deux enfants réenfantés ».
Dans ce livre que Bobin pressent, de manière lucide, comme le dernier et qui paraît en effet à titre posthume, le poète évoque, quasiment à chaque page, la figure du pianiste Sokolov. Ce n’est pas uniquement parce qu’il admire cet interprète de génie, mais parce qu’il l’habille de son double qui « fait parler le silence », comme ses propres mots savent incarner le murmure du monde, la beauté du visible et de l’invisible et la quête de l’âme.
Les lecteurs, hommes et femmes, recueillent les dernières paroles de celui qui « fend la mer Rouge sans se mouiller ». Ils deviennent ainsi les dépositaires des secrets du poète qui va vers la lumière et la vérité, mais aussi de ses dernières volontés : « Je n’aime pas les faire-part ». Mes frères, mes sœurs sont les humains. « Demain, ne m’apporte pas de fleurs ». Cette « timide présence de l’éternel au cœur du périssable » serait triste.
Les lecteurs, hommes et femmes, l’écoutent dire pardon à la femme aimée, « si je t’ai blessée une seule fois depuis notre rencontre », à la mère aimée « depuis le jour où je suis sorti de la maternité ».
Chaque phrase de Bobin est un vers unique. Chaque passage est d’une densité d’absolu, insondable. Chaque page est à relire à chaque lever du jour pour rester éveillé au milieu des ténèbres. Pour ne pas oublier qu’à l’heure de notre propre mort, comme au cœur de chaque jour de notre vie essentielle, on entrera au cœur du poème.
Murmure de Christian Bobin, Gallimard, 2025, 144 p.