© Anna Serrano
C’est une gageure : Hyam Yared relie un recueil ancien inédit, Blessures de l’eau, avec les récents poèmes Du feu autour de l’œil. Le feu et l’eau se rencontrent dans le regard, et les blessures sont aussi bien éprouvées que provoquées. Il s’agit en particulier de la continuité entre le désir, le corps et le politique. Le roman de 2020, Nos longues années en tant que filles a déjà emporté, dans sa critique radicale des conservatismes sociaux, même les formes courantes de décentrement. L’œuvre de Hyam Yared dénonce la stéréotypie qu’est devenue l’attitude critique du conformisme, ainsi que les impostures des discours de libération, cette indifférenciation bourgeoise qui, en réalité, préserve l’hypocrisie sociale. C’est une indignation au carré. Même si la tonalité des deux recueils est différente, le second n’est qu’en apparence apaisé, et ce sont les blessures analogues, pendant les vingt dernières années, qui tissent le dire poétique. La poésie est impudique, sinon elle dissimule et alors elle triche, rendant l’être désemparé. La quête exige au contraire de « chercher à se désaltérer / dans son insatiété ». La poésie vise à se garder de la « rhétorique », et à revenir à (être) soi. C’est cela, se dés-altérer, le refus radical de se laisser amputer de soi.
Il est beaucoup question du corps dans ces poèmes : visage, tympan, œil, pupilles, paupières, bouche, jambes, mains, torse, nombril, sein, hanches, squelette, boyaux, vulves, vagin, lèvres, côtes, peau, poignets, paume, chevilles, crâne, nuque, gorge, reins, croupe… Comme de ses humeurs : larmes, crachat, sang, sperme, pisse, sécrétions… L’écriture de Hyam Yared, autant dans le roman que dans le poème, n’est pas désincarnée, et c’est par le corps que la langue survient. C’est que la poésie se doit de sortir la langue des armoires remplies de convenances obscurantistes et de cultiver l’impudeur, si elle porte la volonté d’être, à l’écart de toute réticence qui se prétendrait « rangée ». Hyam Yared déplie ce qui est la plupart du temps occulté, car la vie est d’abord désir, et ce mot, souvent galvaudé, ne peut désigner une aspiration sans que l’on pressente son autre, fait d’apathie et d’indifférence.
Au départ de l’intention poétique chez Hyam Yared, il y a l’énergie vitale, concentrée, et que les autres cherchent à rendre diffuse et sans éclat, une énergie qui irradie les possibles, et qui dans le même temps les absorbe, comme un contre-chant, alimentant sans fin « nos trous noirs ». Le langage lui-même risque la déroute : « Comment te dire qu’une terre nous déserte / sitôt qu’elle nous habite ». Le désir, ce sont des manifestations physiques incontrôlables, qui rassemblent le corps en soi-même, jusque dans ses replis cachés, jusqu’à éprouver sa propre vibration. La forme poétique est ici force intense : « Le désir est un éléphant qui écarte nos peaux pour voir s’il y a de l’âme sous nos muscles ». Et cette force suscite l’image : « Je me suis retirée de la nuit pour entrer / dans ton corps ». L’âme est partout, dans le corps tout entier. C’est par là enfin que le poème suit la trajectoire soutenue par l’écriture de Hyam Yared, qui va de la déprise (« être corps sur ta peau ») à la prédation (« Quand tu me prends… »).
Alors que le monde s’affiche comme discontinu, presque en miettes, la poésie se tisse par le corps et tisse dans le poème la quête du surgissement de la vérité, comme la lutte violente entre les éléments, figurant la prégnance incessante de la violence et de la guerre. Demeure cependant toujours « la peur d’être » : ce sont les derniers mots du recueil.
Du feu autour de l’œil suivi de Blessures de l’eau de Hyam Yared, Mémoire d’encrier, 2025, 156 p.