© Marie Rouge
L’enfance invente des royaumes que l’âge adulte regarde s’effondrer pierre après pierre…
Dans son nouveau roman Le Nom des rois, sans doute le plus personnel de son œuvre, Charif Majdalani revient à son enfance dans le Liban insouciant de l’avant-guerre. Le lecteur accompagne un narrateur, passionné de livres et d’histoire, qui évolue dans un monde de lectures épiques et de généalogies royales : « Comme d’autres collectionnent les papillons ou les timbres, je collectionnais les noms des rois », confie-t-il.
Lorsqu’il lui arrive de rencontrer un enfant roi à l’école et un chef bédouin en Irak, les figures de grandeur qui nourrissent son imaginaire se fissurent. C’est ainsi que commence sa désillusion. Puis, vient le grand basculement : celui de la guerre civile qui a ravagé le Liban en 1975. « Mon enfance et mon adolescence étaient en train de s’achever là (…), avec la fin du pays qui leur avait servi de décor. » Aussi l’auteur débarque-t-il dans la réalité la plus crue. L’Histoire qu’il avait tant lue et admirée, se fait désormais sous ses yeux, sans le prisme littéraire qui lui permettait jadis de l’apprivoiser : « elle n’avait pas le grand lyrisme que lui conféraient la littérature ou les récits trop lisses des historiens que j’aimais. Je la découvrais maintenant et je la trouvais moche, routinière et vulgaire. »
Dans sa ville défigurée, il se confronte aux actes de violence : des miliciens qui balancent leurs adversaires d’un pont de l’autoroute et qui « s’amusent à les tuer pendant qu’ils tombaient », un homme traîné à l’arrière d’une jeep de miliciens, les barrages et les captivités… Il tente alors, comme à son accoutumée, de se réfugier dans la littérature, mais hélas, celle-ci est, elle aussi, transfigurée aux yeux de cet adolescent qui découvre que les héros de ses récits favoris ont souvent les mains sales : « Achille en traînant derrière son char le cadavre d’Hector dans L’Iliade avait agi comme les miliciens locaux et comme tous les miliciens du monde. Je ne voulais plus les héros. Je ne voulais plus d’épopées. L’histoire m’inspirait de plus en plus une sacro-sainte horreur. »
Désillusions donc, mais aussi liens amicaux, premières amours, confrontation à la violence, et construction de soi… parce que Le Nom des rois peut se lire comme un roman d’apprentissage. Majdalani y retrace, à travers sa plume raffinée, ce moment de passage à l’âge adulte où l’enchantement de l’enfance cède devant la brutalité de la réalité, notamment dans un pays tel le Liban des années 70, qui se précipite dans un interminable conflit qui en transforme le visage.
Entretien avec un écrivain qui se décrit dans Le Nom des rois comme un « petit prince despotique », mais dont le nom semble pourtant promis aux lignées royales : ses étudiants et amis l’appellent déjà « le Roi Maj » !
Ce roman est peut-être votre livre le plus personnel et se rapproche beaucoup d’un récit autobiographique. Quelle est la part de fiction dans Le Nom des rois ?
Le récit est un portrait fidèle de ce que j’ai été à la fin de l’adolescence. Tout y est réel, mais enveloppé dans une mince couche de fiction. Cette très petite part de fiction, par laquelle j’ai remplacé le fils d’un haut dignitaire par un fils de roi et un voyage que je n’ai pas fait avec mon père en Irak par un voyage que je raconte comme réel, s’incarne aussi dans les changements de prénoms et la modification des toponymes. Cela m’a donné une plus grande latitude dans le récit des faits et a donné une plus grande élasticité au texte. Mais en fin de compte, tout ça reste minime et Le Nom des rois est en effet indubitablement mon livre le plus intime.
Est-ce difficile de se mettre ainsi à nu ?
J’ai écrit la première partie du Nom des rois il y a plus de quinze ans. Je l’ai fait par pure envie, par une sorte d’impulsion du moment. Mais je n’envisageais pas de le publier. D’ailleurs, entre temps il y a eu six ou sept autres livres, et celui-là demeurait dans le tiroir, littéralement, et sur l’ordinateur. Non que j’eusse des doutes sur sa qualité, au contraire, je le relisais souvent avec délectation, mais je ne me parvenais pas à me résoudre à le proposer à mes éditeurs. Par pudeur, par crainte que le plus secret de moi passe inaperçu, et aussi sans doute, plus profondément, à cause du sentiment que ce livre, réduit à ce moment encore à sa seule première partie, demeurait comme inachevé, et qu’il lui fallait une suite. Ce n’est que lorsque j’ai enfin écrit la deuxième partie que j’ai décidé de proposer le texte à Manuel Carcassonne, directeur des éditions Stock. Mais même à ce moment, une inhibition incompréhensible m’avait empêché d’aller au bout de certaines choses, des choses simples, comme la scène finale ou celle de la vue des personnes enlevées à un barrage. Je crois que je répugnais jusqu’au haut le cœur à raconter la matérialité de la guerre, les horreurs vues à hauteur d’adolescent, c’est-à-dire objets de culpabilité, de ressassements, de souffrances tues. C’est Manuel Carcassonne qui a senti le manque et ma résistance. À force d’insistance, il a fini par me sortir de mes retranchements et par me convaincre d’écrire ces morceaux.
Le village de Massiaf où se réfugie le narrateur avec sa famille est une sorte de refuge et de révélateur. Comme lui, nombre de Libanais ont connu cette expérience d’être loin de la guerre sans pour autant être étrangers à la tragédie ambiante. Quel rôle joue ce village dans votre roman ?
Ce village, dont j’ai modifié le nom (il s’agit de Ghiné, dans le Kesrouane) a été le décor de tous mes étés d’enfance, avant la guerre. J’avais donc établi avec lui une sorte de pacte d’amitié secret, et investi en lui pas mal de mes rêveries, à cause des ruines romaines qui s’y trouvent encore, du bas-relief dit d’Adonis, mais aussi et surtout à cause de l’éloignement, qui en ce temps-là était palpable, et de la sauvagerie des lieux qui me garantissait pendant les étés une rupture avec le quotidien citadin, et aussi avec le monde. Lorsque la guerre a commencé, notamment durant l’automne et l’été 1976, ces lieux ont été envahis par d’innombrables familles fuyant les combats, et qui y ont transporté un mode vie joyeux et festif, malgré la guerre partout ailleurs. J’ai alors eu le sentiment qu’on me volait mon bien, devenu le bien de tous. Et puis surtout, c’est durant cette période, et dans ce décor de mes passions d’enfance et de première adolescence que j’ai vécu les horreurs de la guerre au jour le jour, par les récits des gens, par les journaux, par ce que je voyais aussi parfois. C’est donc en ce lieu aussi que mon retour à la réalité s’est opéré.
Ce livre est aussi un roman d’apprentissage, une sorte d’éducation sentimentale avec le début de la guerre comme toile de fond. Il y a un contraste saisissant entre l’insouciance de l’avant-guerre et l’horreur de la guerre. Avez-vous expérimenté ce basculement ?
Bien sûr. C’est d’ailleurs un des propos du livre. Je fais partie de la dernière génération, je crois, à garder quelques souvenirs du Liban d’avant-guerre. J’avais quinze ans au moment du déclenchement du conflit libanais. J’étais suffisamment conscient pour voir comment notre quotidien s’était transformé d’un seul coup, comment la vie de mes parents avait changé de qualité, comment les lieux qu’ils fréquentaient avaient soudain disparu. Et tout cela, je l’ai éprouvé encore plus violemment à mon niveau, avec la rupture qu’ont constitué les deux premières années de guerre, où nous n’allions plus à l’école, ou alors de manière intermittente, où nos camarades de classe n’étaient plus les mêmes, où la géographie de notre enfance s’était d’un seul coup évaporée. En d’autres termes, la fin de mon adolescence a coïncidé avec la fin du Liban ancien. Et c’est cette double perte que je tente de raconter.
Votre narrateur est aussi un maniaque des noms de rois et de généalogies royales. Partagez-vous cette passion avec lui ?
J’aimais les généalogies royales, pas celles des rois des mondanités contemporaines mais les royautés anciennes, disparues, celles des peuples lointains et inconnus. Et cette passion, qui en accompagnait une autre, celle des grands récits épiques, de l’histoire de Napoléon ou d’Alexandre le Grand, j’ai compris bien plus tard qu’elle était une passion pour les mots, pour leur beauté, leur capacité à créer de l’émotion. Les généalogies que je reconstituais étaient comme des sortes de poèmes. La sensibilité littéraire était déjà là, sous un étrange déguisement.
En quoi les amitiés du narrateur ont-elles contribué à forger son caractère ?
Dans le livre, le narrateur a pas mal d’amis et de copains avec lesquels il passe le temps, joue à des jeux de société ou échange des bandes dessinées. C’était un peu notre quotidien en ce temps-là. Mais les rêveries bizarres du narrateur sont peu partagées par les autres. Lorsqu’apparaît celui qui va devenir son meilleur ami, une sorte d’héritier royal, ce sont ces rêveries qu’il pense voir se concrétiser dans la réalité. Sauf que son ami ne se voit pas comme un roi, mais comme un garçon de son époque.
Les « conquêtes » féminines du narrateur sont-elles l’illustration des tâtonnements d’un adolescent qui se cherche ou une sorte d’exutoire pour lui ?
Il n’y a pas vraiment de conquêtes amoureuses. L’adolescent que j’étais est passé sans les voir ou les remarquer à côté de nombreuses aventures possibles et ratées, parce qu’il était trop occupé par ses passions épiques. Je voulais que les choses de la vie coïncident avec ces passions trop empreintes de lectures, et j’aimais les filles de manière trop lyrique, conformément à des phantasmes trop sophistiqués. Si bien que je ne franchissais jamais avec elles le pas vers quelque chose de concret. Le hasard (ou pas) a voulu que ma première expérience amoureuse concrète ait lieu au moment où, au contact de la brutalité de la guerre, s’achevaient mes engouements livresques, où mes désillusions vis-à-vis des récits épiques devenaient fortes et où je prenais enfin contact avec la vraie vie et ses horreurs. Tout en me ramenant elle aussi à la réalité, ma première aventure amoureuse m’a toutefois également sauvé de ce que cette réalité comportait d’horrible.
Le Nom des rois de Charif Majdalani, Stock, 2025, 216 p.
Je suis impatient de lire Charif dernier ouvrage car non seulement il a l'art de la plume mais on a grandi ensemble a cette époque. Toujours un grand plaisir de pouvoir lire et découvrir ses nouveaux livres, une grande personne que Charif et grand Libanais aussi...
19 h 37, le 13 août 2025