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Quand la terre devient sacrée : le nationalisme religieux comme matrice du conflit israélo-palestinien

Les controverses autour de la solution à deux États en Palestine, récemment ravivées par l’annonce du président Macron de reconnaître officiellement l’État de Palestine lors de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre prochain, ne portent pas seulement sur le calendrier ou la faisabilité politique. Elles renvoient à des dynamiques plus profondes, parmi lesquelles le nationalisme religieux occupe une place centrale. Présent tant chez les Israéliens que les Palestiniens, ce phénomène constitue une clé de lecture essentielle pour comprendre la persistance et l’intensité du conflit. Il révèle une imbrication de l’identité nationale et de la foi, où la terre devient non seulement enjeu politique, mais espace sacré, rendant tout compromis particulièrement ardu.

Le nationalisme religieux ne se réduit pas à une instrumentalisation ponctuelle de la religion à des fins politiques ni à une alliance conjoncturelle entre clergé et pouvoir. Il s’agit d’un paradigme dans lequel l’appartenance religieuse et l’identité nationale se confondent, chacune servant de critère de légitimation à l’autre. Ce phénomène s’enracine dans la désillusion provoquée par l’échec de plusieurs projets modernistes du XXe siècle : le nationalisme arabe séculier, la chute du communisme, l’impasse des modèles occidentaux de modernisation, la faillite des États postcoloniaux à forger des nations inclusives et prospères, la fragmentation identitaire induite par la mondialisation, et le vide existentiel laissé par l’individualisme globalisé. En réponse, le nationalisme religieux propose un ordre symbolique englobant, dans lequel la foi, devenue impératif collectif, confère à la nation un caractère sacré. Cette sacralisation, en excluant toute altérité perçue comme impure ou menaçante, engendre une violence aux formes multiples : symbolique, juridique, politique, voire physique.

Côté israélien, cette dynamique s’est traduite par la réinterprétation de symboles religieux dans le cadre du projet national. D’abord porté par une idéologie séculière, le mouvement sioniste a intégré progressivement une vision messianique de l’histoire, conférant à la terre une dimension spirituelle. Le territoire n’est plus seulement un refuge ou un espace d’autodétermination, mais un lieu investi d’une signification divine. Cette lecture s’est institutionnalisée, donnant naissance à un système hybride mêlant normes modernes et préceptes religieux, consolidé par des courants politiques refusant toute concession territoriale au nom d’un droit sacré inaliénable. Il en résulte une redéfinition de l’identité israélienne selon des critères ethno-religieux, marginalisant les non-Juifs et exacerbant les tensions internes entre visions séculières et théocratiques de l’État.

Côté palestinien, la montée du nationalisme religieux s’inscrit dans un contexte de dépossession et de résistance. Le mouvement national, initialement structuré autour d’un discours séculier, a vu une partie de ses forces se réorganiser autour d’une lecture religieuse de la lutte. La terre n’est plus seulement un territoire occupé à libérer, mais un espace sanctifié à défendre. Ce glissement confère une légitimité morale et spirituelle à l’action militante, tout en rendant plus difficile l’adoption d’une logique de compromis. Il creuse également le fossé avec les courants modérés, introduisant une conception plus exclusive de l’identité palestinienne fondée sur la foi.

Dans les deux cas, le religieux ne constitue pas une variable secondaire : il structure l’imaginaire national. L’intégration du sacré au cœur du projet politique transforme le conflit en une lutte totale, où le territoire, l’histoire et l’identité sont investis d’une valeur transcendante. Dans ce cadre, toute concession devient non seulement une erreur stratégique, mais une trahison morale, voire un péché. Le dialogue est alors entravé non par de simples divergences d’intérêts, mais par des visions incompatibles du sens de l’histoire et de la légitimité du pouvoir.

Cependant, si le religieux a pu exacerber la confrontation, il peut également nourrir une dynamique de réconciliation. Une première voie consiste à promouvoir, au sein même des traditions religieuses, des interprétations théologiques alternatives, centrées sur la justice, la coexistence et la reconnaissance de l’altérité. Des voix existent dans les trois grandes traditions monothéistes, affirmant que le sacré peut cohabiter avec le pluralisme et contribuer à une paix fondée sur la dignité humaine.

Une seconde perspective repose sur la reconstruction de cadres politiques inclusifs, non fondés sur l’homogénéité identitaire mais sur des principes universels : égalité des droits, citoyenneté partagée, reconnaissance mutuelle. Il s’agit de créer des espaces où l’expression religieuse est possible, sans devenir un outil d’exclusion ou de domination. La désacralisation partielle du politique, c’est-à-dire son ouverture au compromis, à la délibération et au pluralisme, devient alors une condition essentielle pour transformer le conflit.

En effet, un travail de mémoire partagé, ou du moins une reconnaissance croisée des souffrances, est indispensable. Tant que les récits historiques resteront cloisonnés et sacralisés, toute tentative de solution demeurera fragile. Sortir du nationalisme religieux ne signifie pas nécessairement séculariser entièrement l’espace public, mais redéfinir le rôle du religieux : non plus comme instrument de légitimation territoriale ou identitaire, mais comme ressource éthique pour imaginer une paix juste, inclusive et durable.

Dans cette perspective, le rôle des Nations unies apparaît fondamental. L’ONU ne peut se limiter à un cadre procédural ou à une instance de médiation technique. Elle doit assumer pleinement sa fonction normative et symbolique en affirmant, de manière constante et crédible, les principes de droit international, d’autodétermination, d’égalité des peuples et de respect mutuel. La reconnaissance d’un État palestinien, inscrite dans le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, n’est pas un acte unilatéral, mais un geste fondateur pour rééquilibrer les rapports de force et réintroduire de la légitimité dans les négociations. De même, la dénonciation sans équivoque de toute forme d’occupation, d’annexion ou de violence à caractère religieux doit s’inscrire dans une diplomatie cohérente, appuyée par des mécanismes concrets.

Plus largement, les Nations unies ont la capacité et la responsabilité de favoriser l’émergence d’un horizon commun, au-delà des récits concurrents. Par le soutien à l’éducation, à la société civile, aux initiatives interreligieuses et aux processus de justice transitionnelle, l’ONU peut contribuer à faire du religieux non plus un champ clos de rivalités, mais un lieu possible de rencontre éthique. Dans un conflit où le sacré est devenu vecteur d’exclusion, seule une instance multilatérale forte, capable de promouvoir des principes universels sans renier les appartenances, peut créer les conditions d’une paix véritablement inclusive.

Père Salah ABOUJAOUDÉ, s.j

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Les controverses autour de la solution à deux États en Palestine, récemment ravivées par l’annonce du président Macron de reconnaître officiellement l’État de Palestine lors de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre prochain, ne portent pas seulement sur le calendrier ou la faisabilité politique. Elles renvoient à des dynamiques plus profondes, parmi lesquelles le nationalisme religieux occupe une place centrale. Présent tant chez les Israéliens que les Palestiniens, ce phénomène constitue une clé de lecture essentielle pour comprendre la persistance et l’intensité du conflit. Il révèle une imbrication de l’identité nationale et de la foi, où la terre devient non seulement enjeu politique, mais espace sacré, rendant tout compromis particulièrement ardu.Le nationalisme religieux ne se réduit...
commentaires (1)

Merci Père Salah ABOUJAOUDÉ, Trop souvent l'amalgame est fait entre croyances divines et citoyenneté. J'ai aimé vous lire.

KHL V.

12 h 47, le 01 août 2025

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Commentaires (1)

  • Merci Père Salah ABOUJAOUDÉ, Trop souvent l'amalgame est fait entre croyances divines et citoyenneté. J'ai aimé vous lire.

    KHL V.

    12 h 47, le 01 août 2025

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