Everitte Barbee devant son drapeau calligraphique libanais à la galerie Agial de Beyrouth. Photo fournie par l'artiste.
La calligraphie orientale n’étant que rarement pratiquée dans sa forme traditionnelle par les nouvelles générations, ce qui surprend de prime abord lorsque l’on rencontre Everitte Barbee, outre son allure de WASP (White Anglo-Saxon Protestant), c’est sa jeunesse. Ou devrait-on plutôt dire son apparence juvénile, accentuée par la pureté du regard que cet artiste de 37 ans pose sur le monde. Bien qu’ayant pas mal bourlingué à travers les pays et les continents, le trentenaire est incontestablement resté un idéaliste. Un jeune homme mû par l’envie de donner du sens à son art.
Il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil sur les œuvres qu’il accroche, jusqu’au 26 juillet, à la galerie Agial à Beyrouth. Dans cette première exposition personnelle réunissant une sélection de ses compositions calligraphiques, fruit de ses dix dernières années de travail, il donne à voir, à lire et à ressentir l’état d’un monde plus que jamais dominé par le cynisme, l’indifférence, la cruauté et les déclarations mensongères.

Conjuguant dans ses tableaux à l’acrylique, encre et tempera sur panneau de bois ou papier pergamenata, les représentations figuratives – de drapeaux, d’armes, de personnages ou encore de scènes de vie – avec les textes (arabes ou traduits en arabe) qui les ont inspirés, Everitte Barbee livre aux regards de leurs contemplateurs des messages clairement engagés. Et qui résonnent fortement avec l'actualité.
Du business à l’écriture arabe
Voilà près de quinze ans que cet Américain originaire de Nashville, dans le Tennessee, vit au Liban. Et presque autant d’années qu’il s’adonne à l’art de la graphie koufique (écriture angulaire) et diwanie (cursive). Parti explorer le vaste monde tout en suivant des études de business et de langue arabe à l’Université d’Edimbourg en Écosse, c’est en 2010 à Damas, où il se retrouve par le biais du programme d’échange universitaire Erasmus, qu’Everitte Barbee découvre la calligraphie orientale. Fasciné par cette écriture ornementale, l’étudiant met à profit son séjour en Syrie pour s’y initier auprès de maîtres calligraphes.

En 2011, lorsque le printemps arabe éclate dans la capitale syrienne, le jeune homme se replie au Liban, où il poursuit son apprentissage auprès de calligraphes locaux, avant de se rendre « à Istanbul, la Mecque de cet art », dit-il, pour peaufiner sa pratique auprès de grands maîtres, héritiers de la tradition ottomane d’écriture calligraphique.
Oubliées ses aspirations en business, c’est l'arabe qui prend désormais le dessus dans sa vie. Une langue arabe qui, à travers sa formulation écrite et dessinée, devient celle de son expression critique envers les règles et valeurs prétendument démocratiques de son pays, ses périples à travers l’Europe et le Moyen-Orient lui ayant permis de découvrir une autre vision du monde que celle dispensée par la propagande américaine.
Une fois ses compétences acquises, bien décidé à se consacrer totalement à son art, il revient s’installer à Beyrouth, cette ville entre Orient et Occident à laquelle il se sent appartenir, qui devient vite son « home », dit-il.
Décidé à défendre dans ses œuvres un Orient qui n’est pas plus une terre de terroristes que l’Occident n’est un parangon de vertu, de liberté, de justice et de démocratie, Everitte Barbee se lance éperdument dans un dessin qui s'inscrit pleinement dans la tradition établie de sa calligraphie. S’il cherche, à l’évidence, à valoriser une « culture arabe profonde, ancienne et bienveillante », son sujet va au-delà des limites du monde arabe pour explorer avec profondeur et ironie les contradictions de la société occidentale, en particulier celle de ses racines américaines.
Attaché aux valeurs d’égalité, d’humanité et de probité dans les relations des nations et des peuples, le jeune Américain ne cache pas sa déception face à cette duplicité qu'il perçoit au cœur d'une culture dans laquelle il est né et dont il fait encore partie. Dans une démarche critique, mais dénuée de tout cynisme, il s’attèle à en débusquer le double langage dominant, et cette totale inadéquation entre les actes et les déclarations des dirigeants des grandes puissances qu'il perçoit comme étant à l'origine des désastres et des guerres que nous vivons.
Des drones, des missiles et des drapeaux
Dans l’exposition « Rules and how they are broken » (Les règles et la façon dont elles sont brisées) que lui consacre Saleh Barakat, le galeriste à la tête d’Agial, l’engagement d'Everitte Barbee pour un monde sans hypocrisie est clair. Tout y passe : depuis la réclamation des droits bafoués des travailleurs du bâtiment et des employés de maison aux représentations de certains actes de torture subis par des innocents en Irak… De la « satirisation » des fameux drones lanceurs de « Hell Missiles » – qui nous sont hélas par trop familiers désormais – à celle des chars creusant des excavations dans les champs d’oliviers ou encore des armes à feu individuelles qui sèment tout aussi arbitrairement la mort…

Sans compter sa série de drapeaux : l'américain (composé à partir de la version arabe du fameux serment d’allégeance que doit prononcer tout candidat à cette nationalité), le libanais ou encore l'arc-en-ciel formant les étendards des identités dominantes, meurtrières, fragmentées ou militantes…
Dans ses calligrammes (dessins entièrement réalisés en calligraphies), l’Américain ne manie pas la langue de bois. Et que l’on apprécie ou pas l’esthétique de ses pièces, elles réussissent cependant indéniablement à soulever chez leurs contemplateurs un flot de questionnements profondément introspectifs sur la justesse de leur vision des événements et des hommes qui dessinent la marche du monde.



Beautiful and positive story! So Happy to have you in Lebanon, Everitte as you revive a needed art
22 h 28, le 24 juillet 2025